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18 compagnons voyage
Vue de la colline du village voisin .
Nous travaillons principalement pour des architectes et , depuis septembre , nous avons eu deux commandes : un portail et les grilles extérieures d ’ une église allemande . C ’ est Breton qui établit les devis . Nous n ’ avons pas de collègues roumains . Bien qu ’ un peu moins bien équipé que l ’ équivalent en France , notre atelier comporte les machines de base . Cela nous oblige à être débrouillards et à réfléchir davantage à nos procédés . Nous essayons de faire le mieux possible avec les moyens du bord et de garder l ’ œil sur le détail comme nous avons appris à le faire en France . Breton vérifie systématiquement la qualité de nos fabrications . J ’ essaie de me perfectionner en forge et en serrurerie courante autant que possible .
En parallèle , nous encadrons cinq apprentis âgés de 17 à 18 ans répartis en deux groupes qui viennent deux jours par semaine de 8 h à 14 h . Nous leur inculquons les gestes de métier de base . Le but n ’ est pas d ’ en faire des professionnels , mais de leur enseigner un début de métier . La Roumanie ne possède pas de CFA et peu de lycées professionnels . Notre employeur est un architecte influent qui souhaite valoriser les métiers dits « manuels ». À la tête d ’ une association sur le patrimoine , il a mis en place un partenariat avec les Compagnons du Devoir . Les jeunes du lycée technique de mécanique tout proche font donc un peu de pratique à la forge ou dans des entreprises locales .
Il n ’ est pas évident d ’ enseigner avec la barrière de la langue . Nos cours se passent bien avec le groupe en deuxième année qui paraît apprécier les cours , mais nous avons beaucoup plus de mal à avancer avec les jeunes en première année qui semblent les fuir . Passer du temps à essayer de leur transmettre quelque chose avec si peu de retour de leur part nous pèse . Ce n ’ est cependant pas spécifique à ce pays , puisque lorsque j ’ ai débuté , j ’ ai également côtoyé de jeunes français montrant peu d ’ envie de se former . Certains , lassés du système scolaire , venaient chez les Compagnons du Devoir uniquement parce que leurs parents les y poussaient . Certains se révélaient , d ’ autres non .
UNE RELATIVE LIBERTÉ Nous travaillons un peu pour les gens du village - nous réparons principalement leurs outils - , parfois contre paiement en nature . Le voisinage vient nous voir régulièrement et nous sommes fréquemment invités à manger , notamment chez notre voisin , l ’ électricien des lieux . Les habitants ne me semblent pas très intéressés par la France . J ’ ai remarqué que les gens sont très peu tactiles , contrairement aux Français qui « claquent la bise » très facilement ( hors épidémie bien sûr !). Je n ’ ai pas rencontré de serruriers-métalliers en Roumanie , mais je sais en revanche que des maréchaux-ferrants y exercent . Il me semble que les Roumains se débrouillent beaucoup par leurs propres moyens . Bon nombre de Compagnons allemands vivent en Roumanie ; ils ont même une maison à Sibiu . Étant rentré chez moi à Noël , je n ’ ai pas pu y aller , mais mes colocataires sont passés les voir .
En Roumanie , la situation n ’ est pas du tout la même qu ’ en France : nous avons pu fêter par exemple le proche départ de Sébastien , les bars et les restaurants sont ouverts , le port du masque est courant , mais on n ’ est pas verbalisé si l ’ on ne le porte pas , et enfin le couvre-feu s ’ étend de 23 h à 5 h du matin ! Nous n ’ avons pas besoin non plus de porter le masque à l ’ atelier . Depuis mon arrivée , nous avons visité plusieurs villes et sites touristiques et nous avons aussi randonné . Je n ’ ai pas prévu d ’ autres visites , même s ’ il y a beaucoup à voir , car je me sens bien là où je suis … Je trouve le rythme local reposant . Cependant , il m ’ est arrivé d ’ avoir un ou deux coups de blues : la communauté de Muizon était tellement formidable qu ’ elle me manque ; il faut dire qu ’ en fin d ’ année , face à la crise sanitaire , nos liens étaient très forts . Je m ’ estime malgré tout chanceux par rapport à d ’ autres itinérants à l ’ étranger qui ont perdu toute liberté d ’ action . En Roumanie , nous sommes tellement libres … Je mesure cela quand je discute avec ma famille en France .
ET APRÈS LE TOUR … J ’ aime beaucoup la Roumanie , mais mon avenir n ’ est pas là . Titulaire d ’ un BP , je repartirai en juin pour présenter en candidat libre un CAP Forge . Je pense aussi à ma future Réception : j ’ ai déjà des idées en tête qui , je l ’ espère , seront approuvées par les anciens . Je souhaite également débuter un cursus en vue d ’ un brevet des métiers d ’ art . Après une année en tant que Compagnon itinérant , j ’ espère devenir maître de stage .
Même si cette manière de voir peut paraître vieux jeu , dans dix ans j ’ aimerais avoir une famille , une maison , un grand terrain et mon propre atelier . J ’ essaie de me projeter dans l ’ après Tour de France comme nous le répètent les Compagnons sédentaires . Cette année à l ’ étranger m ’ a permis de prendre du recul sur moi , sur le Tour de France et de m ’ interroger sur mon avenir à long terme . Même si j ’ en pose les jalons , j ’ essaie de vivre ma vie comme elle vient .
Aux itinérants , j ’ ai envie de dire : « N ’ hésitez pas à partir à l ’ étranger pour sortir de votre zone de confort ! » Cela ne veut pas dire foncer tête baissée , mais être ouvert aux expériences dont la vie est tissée . Toutefois , ne faites les choses que si vous en avez vraiment envie !
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 307 / Mai 2021