partage compagnons 17 ne m ’ ont pas gênée tant j ’ étais contente d ’ aller à la prison dispenser les cours . Il s ’ agissait véritablement d ’ un projet « plaisir » que je n ’ ai donc pas eu de mal à assumer , même s ’ il était prenant .
UN ENVIRONNEMENT CONTRAIGNANT Le milieu carcéral étant hautement sécurisé , j ’ avais toute une procédure à respecter afin de pénétrer dans les lieux : je ne devais pas emmener mon téléphone portable ni aucun objet électrique ( chargeur , clé USB , ordinateur , montre connectée …). L ’ accès dans l ’ enceinte de la prison se fait sur présentation d ’ une pièce d ’ identité . Comme à l ’ aéroport , on passe par un portique à détection de métaux et l ’ on doit placer ses affaires dans une machine à rayons X . Une fois le contrôle effectué , j ’ attendais Aurélie qui venait me récupérer avec un diable pour transporter les matières premières jusqu ’ à la salle où les cours étaient dispensés . Cette salle , habituellement dédiée aux jeux de société , étant à l ’ opposé du bâtiment d ’ entrée , il nous fallait franchir un bon nombre de portes verrouillées avant de pouvoir s ’ installer . Nous avions à disposition deux frigos , un petit évier , des tables et des multiprises . Les participants apportaient pour leur part leurs plaques à induction et leur kit d ’ ustensiles de base dans un grand cabas .
Chaque séance était organisée de la façon suivante : de 15 h 45 à 16 h 30 , nous traversions le bâtiment avec les matières premières , puis nous préparions les lieux ( branchement , installation des tables , écriture des objectifs et des recettes au tableau ). À 16 h 30 , les ateliers pouvaient démarrer . À 17 h 40 , il était temps de ranger , après avoir discuté des axes à améliorer lors du prochain atelier . À 18 h , bien que la séance soit censée être terminée , je débordais en réalité de pratiquement 15 à 20 min à chaque fois , car le temps filait à une vitesse folle ; il ne m ’ était pas facile de gérer un groupe de 8 personnes . Il faut savoir que les détenus se débrouillaient tous en cuisine . Effectivement , comme ils n ’ ont rien à faire dans leurs cellules , ils cuisinent beaucoup . Cela d ’ autant plus que leurs repas sont fournis sous forme de plateaux-repas . Il n ’ y a pas de cantine comme dans les films américains ! Les prisonniers ont le droit de commander les denrées indiquées sur la liste de cantine et , à partir de cela , ils peuvent se concocter des plats . Ils se montrent très ingénieux : en associant deux plaques à induction l ’ une au-dessus de l ’ autre , ils arrivent à obtenir une sorte de four par exemple … Les deux détenus boulanger et pâtissier étaient heureux de parler avec moi de métier et avaient toujours envie de concocter des produits plus sophistiqués . Mais j ’ ai dû mixer les envies des uns et des autres pour que tout le monde prenne du plaisir au cours .
L ’ AMBIANCE ÉTAIT TOUJOURS TRÈS DÉTENDUE . JE VOULAIS VRAIMENT QUE NOTRE RELATION NE SOIT PAS CELLE D ’ UN PROFESSEUR ET DE SES ÉLÈVES , MAIS RICHE D ’ ÉCHANGES ET DE CONVIVIALITÉ ET SURTOUT DÉNUÉE DE JUGEMENT D ’ UN CÔTÉ COMME DE L ’ AUTRE .
Les membres du groupe se sont toujours montrés respectueux et motivés , aucun débordement n ’ a jamais eu lieu . Parfois certains surveillants sont venus , mais c ’ était uniquement pour assister au cours ! Aurélie Couderc restait elle aussi régulièrement avec nous . Comme tout visiteur en milieu carcéral , j ’ avais un collier « alarme » sur moi , mais pas une seconde je n ’ ai eu l ’ idée de m ’ en servir . L ’ ambiance était toujours très détendue . Je voulais vraiment que notre relation ne soit pas celle d ’ un professeur et de ses élèves , mais riche d ’ échanges et de convivialité et surtout dénuée de jugement d ’ un côté comme de l ’ autre . Comme les détenus manquent beaucoup de contact , les cours étaient pour eux un vrai plaisir ! Extrêmement motivés et désireux de se dépasser , ils souhaitaient vraiment que les finitions de nos produits soient d ’ un niveau professionnel . Ils connaissaient tous le compagnonnage et me posaient des questions sur mon métier .
Le planning initial comprenait 14 cours , du 24 février au 15 juin 2020 . Mais , alors que seulement trois cours avaient été dispensés , le premier confinement que notre pays a connu a stoppé toute notre dynamique . Les cours n ’ ont plus été possibles pendant plusieurs mois .
Non seulement mon projet a tourné court , mais en plus j ’ ai été privée de mon emploi , le Bibent étant obligé de fermer . Désireuse d ’ aller jusqu ’ au bout de mon projet , j ’ ai proposé aux anciens de rester sur Toulouse lors du changement de ville pour pouvoir reprendre là où nous en étions restés avec le groupe . Je n ’ ai d ’ ailleurs pas eu besoin de les convaincre , puisqu ’ ils étaient en phase avec moi .
LE MAÎTRE MOT : L ’ ADAPTATION Cette fois-ci , alors que jusqu ’ ici j ’ avais toujours fait le choix de travailler dans la restauration ( depuis mon plus jeune âge , je rêve d ’ y travailler !), j ’ ai opté pour un emploi dans une pâtisserie de renom à Toulouse . Dans un premier temps , ce choix a été motivé par la raison ( la situation actuelle m ’ a d ’ ailleurs donné raison ) parce que je ne voulais surtout pas revivre l ’ interruption due au premier confinement . N ’ ayant jamais travaillé dans ce type d ’ entreprise , il m ’ a fallu m ’ adapter à cette nouvelle organisation ( au lever à 3 h du matin notamment !). Finalement , je suis enchantée de cette expérience .
Après cet arrêt brutal , Aurélie et moimême , fortes d ’ une vive motivation , avons convenu de reprendre les cours début septembre 2020 , à l ’ instar de toutes les activités à la prison . Ceux-ci dureraient alors jusqu ’ à fin novembre ( venir en décembre étant impossible pour moi à cause de la charge de travail des pâtissiers en fin d ’ année ). À cause du Covid-19 , les réglementations avaient changé : le port du masque était désormais obligatoire pour tous lors des séances . Toutes les surfaces de la salle étaient maintenant désinfectées avant notre arrivée , ainsi que tous les produits que je ramenais de l ’ extérieur . La prison étant un endroit clos , il faut à tout prix limiter la propagation du virus . En outre , je devais limiter le plus possible le contact avec les denrées et les préparations que nous réalisions .
Le groupe s ’ était aussi réduit entretemps : un détenu avait bénéficié d ’ un aménagement de peine et , toutes les semaines , deux - voire trois - détenus étaient absents ( mis en quarantaine ). Effectivement dès qu ’ ils bénéficiaient d ’ une permission ou bien avaient une visite au parloir ou dans une unité de vie familiale , ils étaient confinés automatiquement pour éviter
# 306 / Avril 2021