Compagnons_306_web | Page 16

16 compagnons partage
Contribuer à l ’ amélioration des conditions de vie en milieu carcéral tout en exerçant ma passion ? J ’ ai dit : « Banco ! ». Ces séances devaient être des moments de partage qui permettraient aux participants d ’ oublier leur situation une ou deux heures chaque semaine . Beaucoup de gens ont des préjugés sur le milieu carcéral , mais pour ma part , le connaissant déjà un peu , je n ’ en avais pas une image effroyable . Les détenus ont fait une erreur qu ’ ils doivent payer certes , mais à mes yeux ils sont des êtres humains à part entière . Je n ’ avais ainsi pas d ’ appréhension à ce niveau-là .
La prison de Muret , l ’ une des plus grandes de France avec 638 condamnés , est dédiée à l ’ exécution de longues peines ( plus de trois ans ). Le 9 septembre 2019 , accompagnée du prévôt de la maison de Toulouse , Benjamin Cordona , je suis allée y rencontrer pour la première fois Aurélie Couderc . À la suite de cette prise de contact , nous avons décidé de préparer un flyer qu ’ elle diffuserait au sein de la prison pour tester l ’ idée auprès des détenus . Le projet était lancé . Mon but était d ’ avancer en plusieurs étapes et donc , dans un premier temps , de bien comprendre les besoins des participants et d ’ identifier ce dont ils disposaient .
Le 11 janvier 2020 , nous avons visité la salle dans laquelle les ateliers auraient lieu et avons mis en place une affiche pour que les détenus s ’ inscrivent à l ’ activité . Tous sans exception pouvait s ’ inscrire .
L ' une des recettes proposées au groupe : la tarte au citron meringuée ( ce produit n ' a pas été réalisé par le groupe : il s ' agit d ' une simple illustration , les photos étant prohibées dans la prison ).
À ma grande surprise , en une demijournée toutes les places pour les cours étaient prises . Il y avait même plus de demandeurs que de places prévues : une trentaine de détenus avaient désiré s ’ inscrire ! À l ’ origine , je souhaitais avoir un groupe de seulement 6 personnes . Finalement , en raison de l ’ importante demande , j ’ ai accepté de suivre un groupe de 8 détenus , auxquels s ’ ajoutait un membre de l ’ activité « télévision » qui viendrait filmer les séances pour les rediffuser sur la chaîne interne de la prison . Je pense que cet engouement était dû au besoin qu ’ ont ces personnes désœuvrées de s ’ occuper et de découvrir autre chose . Ils mesurent la chance que représente toute nouvelle activité proposée pour améliorer leur quotidien .
MES PREMIERS PAS DE FORMATRICE Le 4 février 2020 a eu lieu une première rencontre d ’ une heure et demie avec le groupe impliqué dans les ateliers de pâtisserie . J ’ ai été informée à cette occasion des éventuelles allergies des participants afin de m ’ y adapter ainsi que de leurs contraintes matérielles : ils avaient à disposition un nombre d ’ ingrédients limité , des plaques à induction bridées pour cuisiner ( elles chauffent moins que les plaques standard pour éviter toute brûlure ) et peu d ’ ustensiles . Ils m ’ ont aussi fait part du type de recettes qu ’ ils souhaitaient élaborer . Ils ont fait preuve d ’ ambition en me demandant de réaliser ensemble une pièce montée en choux !
Le choix final des recettes a été effectué de manière à ce qu ’ ils puissent les reproduire dans leurs cellules ( ils ont des kitchenettes ) et en profiter ainsi tout de suite . Pour le bon déroulement des ateliers de pâtisserie , il a été nécessaire d ’ investir dans du petit matériel qui serait laissé aux détenus à la fin des ateliers .
Certains membres du groupe étaient incarcérés depuis plusieurs années alors que d ’ autres étaient proches de la libération . La moyenne d ’ âge était de 45 ans , le plus jeune en ayant 25 et le plus vieux 80 . Deux d ’ entre eux avaient pratiqué les métiers de boulanger et de pâtissier ! J ’ étais stressée , mais pas apeurée . Effectivement , je voulais leur faire bonne impression malgré mon jeune âge et ils m ’ ont vite mise à l ’ aise . J ’ ai fait de nombreux essais de recettes début 2020 en entreprise . Il fallait que tout soit faisable avec des plaques à induction ! Réaliser les adaptations nécessaires n ’ a pas été sans mal .
En parallèle , je travaillais dans un restaurant haut de gamme de Toulouse , le Bibent , situé place du Capitole . J ’ ai dû expliquer à l ’ équipe de direction que je ne voulais pas travailler le lundi pour pouvoir mettre à exécution mon projet de cours . Comme ils voulaient y contribuer , ils m ’ ont fourni début 2020 les matières premières dont j ’ avais besoin . M . Yann Gazhal , chef des cuisines du Bibent , et Mme Linda Azem , la directrice des ressources humaines , ont souhaité pouvoir assister à une séance ainsi qu ’ au buffet final réalisé par les « apprentis pâtissiers » ( ce qui n ’ a malheureusement pas pu se faire pour des raisons d ’ ordre sanitaire ). En aval des cours , j ’ avais beaucoup de préparatifs . Le lundi matin , j ’ allais faire les courses nécessaires à la réalisation de la recette du jour . Puis , je pesais tous les ingrédients et les plaçais dans des récipients type Tupperware ® pour que nous gagnions du temps lors du cours . Je devais aussi créer le carnet de recettes que je distribuais à chaque détenu à chaque cours . Il y était indiqué les diverses étapes à suivre pour fabriquer le produit . Au final , tout mon lundi était consacré à l ’ organisation et au cours lui-même . Même si une ou deux fois , fatiguée suite à une semaine compliquée , je me suis demandée ce qui m ’ avait pris de m ’ imposer autant de contraintes , la grande majorité du temps , ces préparatifs
# 306 / Avril 2021