métier compagnons 23
Le jardin botanique de Vauville a la chance d ’ être entouré de zones protégées , notamment la mare de Vauville à moins d ’ un kilomètre , réserve naturelle nationale , qui attire les animaux et les batraciens . Éric Pellerin , l ’ actuel propriétaire du jardin , petit-fils du fondateur , a la volonté d ’ éviter un maximum l ’ utilisation de pesticides et d ’ insecticides , tout comme les désherbants chimiques et les engrais . Nous n ’ utilisons ce type de produits qu ’ en dernier recours . Jusqu ’ à récemment nous produisions même nos propres graines pour certaines espèces . Afin de développer cela , nous avons pour projet de rénover les serres de la propriété actuellement endommagées . Nos végétaux viennent pour la plupart d ’ échanges avec d ’ autres jardins botaniques et de pépinières situées partout en France .
Bien que nous bénéficiions de conditions climatiques plutôt favorables du fait de l ’ influence du Gulf Stream 1 , nous sommes obligés d ’ arroser plus souvent que par le passé et d ’ être très attentifs en période de sécheresse à l ’ état des plantes . Nous avons dû changer nos façons de faire pour éviter l ’ évaporation de l ’ eau et pour l ’ économiser . Auparavant les jardiniers ratissaient l ’ intégralité du jardin , massifs compris . À mon arrivée , j ’ ai informé mon employeur qu ’ à part sur les allées de circulation , enlever les feuilles était une aberration . Celles-ci servent de paillage et sont bénéfiques pour la biodiversité : leur présence permet d ’ éviter l ’ évaporation de l ’ eau et , en régulant la température , permet aux plantes de résister aux changements climatiques brusques . Cela fait vraiment la différence par rapport à la terre à nu .
LORSQUE L ' ON SOUHAITE INTRODUIRE UN VÉGÉTAL DANS UN JARDIN , IL FAUT S ’ ASSURER QUE LE MILIEU DONT IL EST ORIGINAIRE SOIT COMPATIBLE AVEC LE MILIEU DANS LEQUEL ON DÉSIRE L ’ IMPLANTER
Pareillement , pendant les périodes de sécheresse , je déconseille formellement de tondre bas . Le fait que l ’ herbe soit haute lui permet de récupérer la rosée qui glisse jusqu ’ à son système racinaire et de conserver un peu d ’ humidité au sol . Cet été , les pelouses devant le château de la propriété avaient beaucoup jauni mais ont été laissées hautes . Dès que les pluies sont arrivées , elles ont repris de la vigueur . L ’ année dernière , les bassins étaient presque vides . Si les hivers continuent d ’ être doux et les étés chauds , il est possible que certaines plantes de milieu désertique finissent par se plaire ici !
Paradoxalement , il faut habituer les plantes à souffrir un peu , à supporter un stress hydrique en période de sécheresse . Ce qui est dramatique actuellement , ce sont ces plantes étrangères - la jacinthe d ’ eau , l ’ arôme blanc , le cortaderia ( ou herbe de la Pampa )… - qui , après avoir été introduites dans les jardins , se sont disséminées partout dans le milieu naturel ! Elles colonisent les milieux fragilisés au détriment de plantes endémiques .
LE DEVOIR DU JARDINIER-PAYSAGISTE D ’ après moi , il est du devoir du jardinierpaysagiste d ’ informer ses clients de la compatibilité des plantes qu ’ ils désirent avec le milieu d ’ accueil . Il ne faut pas favoriser des plantes qui survivent sous perfusion . À l ’ inverse , le jardinier doit conseiller des espèces appropriées aux contraintes du jardin à aménager , des plantes rustiques , majoritairement européennes , qui ont su s ’ adapter au fil de l ’ histoire à divers changements climatiques .
Travailler avec des végétaux sauvages permettrait d ’ obtenir des jardins plus résistants , cela d ’ autant plus qu ’ il faut savoir que des plantes européennes aussi sont en voie de disparition ! Il faut redonner de l ’ importance aux espèces " spontanées ", ce qui signifie qu ’ elles ont poussé sans avoir été semées préalablement . Je parle en gros des " mauvaises herbes ". Ma formation de botaniste m ’ a sensibilisé à leurs atouts . Pour donner un exemple , l ’ ortie , qui n ’ est certes pas forcément esthétique lorsqu ’ elle est coupée , alimente le sol en azote dont ont besoin les plantes . Garder de l ’ ortie en couvre-sol a donc du sens .
Le jardin est irrigué par des réseaux de rivière qui prennent leur source dans les collines en amont . L ’ eau est utilisée pour alimenter les bassins et les fontaines , ainsi que pour l ’ arrosage des végétaux .
© Jardin botanique de Vauville .
La technologie n ’ est pas forcément nuisible à notre métier , mais il faudrait peut-être la repenser . Les exosquelettes ou les équipements permettant de porter des charges lourdes sont susceptibles de faciliter la pratique des jardiniers ; des dispositifs modernes pour économiser l ’ eau ont une utilité indubitable ( il existe des billes qu ' on place aux pieds des plantes pour emprisonner l ’ eau puis la diffuser au fur et à mesure ; il existe également aujourd ’ hui des bétons plus poreux qui abîment moins les sols ).
Inversement , il faut arrêter de jouer au " petit chimiste " et au créateur ! Les OGM , les pesticides et les engrais
# 302 / Décembre 2020