sorte mise en danger par De Vries, le « docteur Noir » comme on l’ appelle à l’ époque où « le nègre » de manière encore plus dénigrante. Il venait concurrencer d’ une manière alternative la médecine officielle. Il fallait à un moment donné que le vrai l’ emporte sur le faux. Il fallait un dialogue entre la posture et l’ imposture. Très intelligemment Velpeau dit à Vries: puisque tu sais guérir le cancer je t’ invite à la Charité, voici 12 cancéreux, occupe-toi d’ eux et puis on va enregistrer toutes les étapes de tes diagnostics. 10 cancéreux vont effectivement … mourir et, on démasque le charlatan. Il y aura un procès, il va être condamné à 5 années de prison plus une grande amende pour l’ exercice illégal de la médecine. Je reviens à la fresque parce qu’ elle décrit justement très bien ce charlatanisme. De Vries essaie de s’ introduire dans le Temple d’ Esculape et je vous rends attentifs sur le fait que c’ est une composition très curieuse puisque on peut effectivement se tourner vers l’ iconographie religieuse et se demander s’ il n’ y a pas là une sorte de justice de Salomon ou un « Jésus chassant les marchands du temple ». Mais pour ma part, justement pour rester dans cette ambiguïté, image de la justice, de la science, et en même temps image biblique, je propose une petite comparaison avec le célèbre tableau de Proudhon La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime. Tout en vous rendant attentifs sur le fait que c’ est un célèbre tableau commandé par Napoléon pour le Palais de justice de Paris. Il s’ ordonne dans deux registres horizontaux très clairs, avec une scène mythologique en haut avec les Érinyes et les Furies poursuivant une sorte d’ Ores. Puis, en bas, du côté biblique vous avez une sorte de Caïn et sa victime Abel crucifié la tête en bas, s’ enfuyant avec son bien et le couteau, l’ arme de son crime du côté gauche. C’ est exactement ce qui se passe aussi chez Feyen-Perrin: regardez par exemple comment le visage du cancéreux est tuméfié exactement du côté du malfaiteur. Je me rappelle qu’ il y avait dans l’ histoire de la médecine, sans doute Feyen-Perrin a- t-il été conseillé là-dessus, ce prodige du cadavre qui saigne en présence de son meurtrier comme une preuve de vérité. Si j’ insiste sur tous ces aspects, c’ est pour vous montrer que Velpeau construit son identité, sa personnalité par un travail assidu. Il a été aidé par ses internes, il a été aidé surtout par une iconographie qui lui a été fortement favorable. Il fallait que cette iconographie le délimite, qu’ elle départage le bon médecin du mauvais médecin qui est Couty dans le cas de Villiers de l’ Isle-Adam, ou inversement le vrai médecin du faux médecin qui est donc Vries. Il me semble que sur cette psychomachie, cette lutte entre le vice et la vertu, entre le bien et le mal, que la personnalité de Velpeau se construit avant Villiers de l’ Isle-Adam. Maintenant si on regarde ce qui se passe avec le conte Le Secret de l’ échafaud, on se rend compte que le Velpeau de Villiers de L’ Isle-Adam tombe de très haut. On voit à quel point l’ auteur relativise en quelque sorte le messianisme de Velpeau, en le faisant sombrer dans la passivité. On le voit, descendant du Temple d’ Esculape, descendant de la Charité. Pour aller où? Dans l’ espace d’ une autre Charité possible? Mais ce n’ est pas simplement une visite, comme l’ une des œuvres de miséricorde, une visite au prisonnier, il s’ agit là de négocier avec le futur cadavre. Il s’ agit d’ un Velpeau obscur. Si je reste dans la métaphore téléologique, il s’ agit d’ un Thomas incrédule qui doit voir pour croire. Velpeau est en prison justement pour mettre au clair cette histoire de survie après la décapitation. Il me semble que ce sont là les artifices littéraires d’ un récit qui cherche à tempérer une médecine peut-être trop sûre d’ elle. Il y a déjà cette tête oraculaire qui renforce le côté pessimiste, irrévocable du conte. J’ insiste aussi sur le fait que Villiers de L’ Isle-Adam en tant qu’ écrivain symboliste, avec des grands accents décadents, est un écrivain qui apporte à son siècle. C’ est un antiprogressiste notoire qui déplorait les précipitations de toute une société, la faillite de son âme, qui craignait une aliénation de l’ humanité assujettie à la machine. Il craignait le progrès, le gain, la vitesse. Donc il va sans dire que pour Villiers de l’ Isle Adam la guillotine n’ est pas seulement une mécanique, pas seulement une machine, c’ est une méta-machine dont les arcanes étaient étroitement liés à la psyché collective. Elle cristallisait les pulsions de mort d’ un siècle malade de lui-même. C’ est un peu la vision extrêmement pessimiste de Villiers
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