Colloque Julius Koma COLLOQUE corrigé le 4 juin 2017 | Page 90
Il s’agit exactement des mêmes salons. J’aurais pu aussi montrer d’autres tableaux comme
celui d’un peintre suédois Richard Bergh qui, si je ne me trompe pas, parle de l’hypnose.
Des tableaux autour de la colère, autour de la rage … Le salon de 1868, on le sait, c’est un
salon extrêmement médical. Dès qu’on lit le livret du salon, on voit à quel point ça a marqué
une sorte de tournant dans l’iconographie médicale du 19 ème siècle.
Augustin Feyen-Perrin qui, avec son collègue de cimaise, en 1864, Henri Fantin Latour, va
choisir de se concentrer sur les hommes illustres, sur les élites de la nation et surtout sur la
fabrication de ces élites, sur une sorte de santé de l’intelligentsia française. Voilà un tableau
qui est un tableau extrêmement actuel, extrêmement contemporain. Sans doute, pèche-t-’il
par quelques défauts techniques au niveau de l’exécution mais n’empêche que le sujet est
assez important. Quand je parle de fabrication des élites, c’est surtout comment cette
fabrication des élites s’est faite. Revenons au tableau, je dirais d’emblée que, plus qu’une
leçon d’anatomie, il s’agit ici d’un spectacle. On voit ici la position axiale de Velpeau, la main
dressée, le blanc du tablier, le rouge de la rosette de la Légion d’honneur. Tous ces détails
sont autant de structures d’appel qui invitent le regard à s’attarder non pas sur une personne
mais sur une personnalité. La pose est quasi liturgique, c’est une pose sacerdotale. On voit
que Velpeau ne regarde pas le cadavre, le cadavre n’est pas ouvert, façon de dire qu’on est
ici en quelque sorte juste avant la fraction du pain, si on identifie effectivement Velpeau avec
Jésus. La Leçon à la Charité a quelque chose de l’irrésistible des messes sécularisées
pendant lesquelles les internes contemplaient le secret de la vie. Je vous rends attentifs
aussi sur le fait que cette main est l’instrument des instruments, c’est l’organe, « Organon »
selon Aristote n’a effectivement pas besoin de bistouri, elle est investie d’une force tranquille,
suspendue entre esprit et matière, en expectative, à mi-chemin entre audace laïque et
prudence sacrée. Vous voyez qu’on est en train de construire une religiosité autre et je
n’insiste pas ici sur le rapport très trouble et très complexe parfois opaque que le 19 ème siècle
entretient avec le sacré. Il fallait inventer une nouvelle religion. Il fallait que cette médecine
se justifie et, elle ne pouvait pas se justifier autrement que par le religieux, en tout cas par un
rappel de l’iconographie religieuse. Un autre aspect concernant cette religiosité, est non
seulement parce qu’il faut donner une image, une sorte d’icône mais il faut aussi créer un
espace, il faut créer une sorte d’église, il faut faire en sorte que cela se produise quelque
part dans un endroit investi d’une certaine force, une certaine pesanteur. J’insiste ici sur
cette gravure qui a été faite d’après un dessin de Gustave Doré. Elle représente la salle des
internes de la Charité. Une salle qui est le lieu d’une triple détente : détente du corps déjà
fatigué par les heures de travail, détente du ventre, parce que c’est une salle où on mange ;
et aussi détente de l’œil, puisque ce n’est pas une salle comme n’importe quelle autre, il
s’agit d’une salle décorée avec des fresques.
On y voit un joli plâtre décoré avec l’histoire de la médecine française : Ambroise Paré
apparait avec une scie, Guillotin, avec une guillotine et un avorton dans un bocal regarde
tous ces instruments. Il y a un côté forcément comique dans ce tympan. Une autre fresque
par Feyen-Perrin représente « une allégorie de Velpeau » ou plutôt « le charlatanisme
chassé du Temple d’Esculape ». C’est une image très curieuse, parfois comique, mi-
comique mi - sérieuse, dans laquelle on voit Velpeau à l’« Antica », demi-dieu, presque
sacralisé en quelque sorte, avec, encore une fois, la Légion d’honneur bien présente. Vous
avez ses disciples tout autour, notamment Charles Fauvel et Jacques Arthur. Le personnage
que vous voyez ici à gauche, s’enfuyant, quittant l’espace de la représentation, en direction
d’une des sorties physiques de la salle de garde, c’est Jan De Vries. Un petit mot sur ce
personnage. Il évoque un étrange cas de charlatanisme au 19 ème siècle. Débarquant à Paris
venu de on ne sait pas où – il était moitié Indien moitié Néerlandais - il prétend guérir le
cancer. Un de ses illustres patients était Adolphe Sax qui avait une tumeur à la lèvre
supérieure. Il fait intervenir la sorcellerie indienne, une espèce de pommade, quelques
herbes et puis Adolphe Sax est guéri miraculeusement. Il en a fait tout un travail de
propagande, de publicité. A un moment donné la médecine officielle se sent en quelque
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