Claude Javeau:
Mesdames messieurs il est toujours périlleux d ' être le dernier à parler alors que l’ appétit monte et que les estomacs commencent à gargouiller. Je vais vous parler de la mort, je vais essayer de rendre ça vivant et comme on l’ a annoncé de façon plus générale à propos du sujet particulier de Julius Constantin. On m’ a demandé de traiter de l ' évolution des mentalités face à la mort. Rappelons une chose tout à fait évidente, c’ est que la mort comme l’ a dit Jean Ziegler est un phénomène méta-empirique: ça n ' arrive qu ' aux autres. Quoiqu’ il y a toute une série de débats à l’ heure actuelle sur les expériences proches de la mort, les near death experiences, et certains savants qui ne sont pas du tout des spiritualistes biscornus, commencent à se poser la question: l ' esprit ne serait- il pas une entité différente du cerveau qui le produit? Je vous laisse en suspens et c’ est une littérature qui vient d ' être discutée je vous le signale dans le dernier numéro de la New York Review of Books qui est une des lectures les plus stimulantes qui existent. Ça a été dit tout à l ' heure, il y a une série de traits propres à l ' hominisation, à la condition humaine, qui permet de distinguer l ' homme des autres animaux même les plus proches. Notamment le fait que le cadavre, lorsque c ' est possible bien entendu, n’ est jamais traité de manière indifférente, sauf quand on le veut. Comme dans les camps d’ extermination, encore que là il y a un processus post-mortem tout à fait spécifique. Ce qui permet de penser d ' ailleurs que Neandertal est un homme parce qu’ il enterre ses morts. Cro-Magnon, si j’ ose dire, a un petit air d’ hominisation lié au fait de la croyance générale en l ' immortalité de l ' âme. Je n’ ai pas dit l ' éternité mais l’ immortalité de l’ âme. Évidemment dans les traditions religieuses l’ âme s ' envole quelque part. Nous n’ aimons pas du tout qu ' elle se balade l’ âme. On essaye de la canaliser. Rappelez-vous qu’ on mourait les pieds devant et lorsque dans notre contrée quelqu ' un mourait à la maison, on s ' empressait de masquer les surfaces réfléchissantes comme les miroirs. On ouvrait une fenêtre en ouest pour empêcher que l’ âme ne garde le souvenir de l ' endroit d ' où elle est partie pour qu’ elle ne vienne pas nous tirer les pieds pendant que nous dormons. Encore que, beaucoup de rêves que nous faisons sont liés à des morts surtout quand on prend de l ' âge, quand il y a de plus en plus de morts et de moins en moins de vivants. Des précautions sont toujours prises lors du décès. Moi j’ ai toujours entendu dans ma famille, qui est de la banlieue liégeoise, mais sur les hauteurs, j’ ai entendu dire que mon arrière-grand-père avait été embaumé par ses filles. Mais( elles n’ ont même pas su ce que ça voulait dire), on ne l’ avait sans doute pas simplement mis dans une caisse et puis embarqué. Ce n’ était pas du tout des gens aisés, ce n’ était que de petites gens dans un endroit qui s’ appelle Rocourt, célèbre dans le temps parce qu’ il y avait un deuxième club de football à Liège. La mort fait partie d’ une ritualisation universelle. Son schéma, est élaboré par un anthropologue, un anthropologue au sens des sciences humaines, parce que nous faisons une différence entre anthropologiste et anthropologue. Pas du tout par péjoration mais il y a des anthropologues qui s ' intéressent effectivement aux corps, aux objets, etc., et puis il y l’ anthropologue qu ' on appelait aussi de temps en temps l ' ethnologue, ethnographe qui font ce qu’ on appelle de l ' anthropologie sociale et culturelle donc des cousins pas toujours bien traités dans un sens ni dans l’ autre des sociologues dont je fais partie. Un schéma est bien connu, celui de Huizinga: un rite d’ adieu, un rite de translation, et un rite d’ accueil, qu’ on retrouve même maintenant avec un retour relatif du rituel dans la crémation. On a tendance à appliquer aux cérémonies de crémation des rituels qui avaient dans le temps, et toujours
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