de comprendre à quoi j’ avais affaire. C’ était des radicelles. Le crâne venait-il d’ une sépulture? L’ origine de ce crâne constitue en soi un récit que je n’ ai aucun moyen d’ évaluer comme vrai, faux ou arrangé. Il m’ a été délivré par ma grand-mère. A ce jour, elle ne se souvient plus du crâne, du comment elle l’ avait trouvé, elle a 93 ans. Mais ce récit a été validé du temps où son cerveau fonctionnait encore. Le voici: « Ce crâne a été trouvé lors de travaux de modernisation effectués dans la cour de l’ Hôpital de la Pitié Salpêtrière où je travaillais comme tu le sais. Il y en avait plusieurs, de crânes, mais aussi des os, des fémurs, c’ était affreux. Beaucoup de médecins et de professeurs possédaient déjà de vrais crânes et de vrais squelettes pour leurs études, ou posés sur leurs bureaux pour leurs recherches, enfin tu vois … Je ne sais plus pourquoi j’ ai hérité de l’ un de ces crânes, ni quand c’ était … oh! Ma mémoire …, attend, si je me souviens bien … à la fin des années 1950, oui, ou après … Ton pauvre grand-père quand j’ y pense, il ne supportait pas ce crâne. Alors je l’ ai mis dans mon studio, à Paris, près du bocal de formol contenant les aspics. Qu’ est-ce que tu avais peur de ce bocal quand tu étais petit! Mais du crâne, non, tu l’ aimais bien je crois … Et te dire à qui il était ce crâne, je n’ en sais fichtre rien … des morts, des morts y’ en a eu mon pauvre dans Paris, si tu savais depuis le temps! » « Une grand-mère offre à son petit-fils un véritable crâne humain. » J’ imagine sans peine la manchette dans la presse. Mais rien n’ est simple au pays des souvenirs … Elle ne peut pas me dire exactement quand et pourquoi ce crâne atterri dans ma chambre, pas plus que mes parents, qui restent évasifs sur la question. Car il faut savoir que j’ ai perdu le crâne ou plutôt « on l’ a perdu ». Cette enquête, sinon, serait diligentée avec efficace. Voilà ce qui s’ est passé: après avoir quitté ma chambre d’ enfant en 1987 pour cause de déménagement, je suis resté deux ans dans une chambre de bonne au-dessus du nouvel appartement de mes parents. Je ne sais plus si le crâne m’ accompagnait. Il me semble que oui, mais ma mère, qui comme pour mieux expédier cette affaire, affirme que je l’ ai remisé en haut d’ une armoire au fin fond du nouvel appartement. Puis, quand je quittais définitivement l’ immeuble parental, j’ oubliais sans doute le crâne(« d’ ailleurs, dit-elle, tu n’ as pas pris avec toi tes nounours, tes cahiers d’ écoliers et tes centaines de bibelots » – elle n’ a pas tort: mais alors, si tous ces objets du musée intime de l’ enfance encombrent encore et toujours ici et là les archives familiales, qui, dans la cave, qui dans la fameuse armoire: j’ ai beau y fouiller, où est ce fichu crâne?). Mon grand-père maternel est mort le 19 octobre 1991: son agonie, alors que j’ entrai dans ma vingt-septième année, me plongea dans une sorte d’ hébétude. J’ avais pour la première fois vu son corps long et lourd dénudé, j’ avais touché un corps mort. Le mois qui suivit, je pris rendez-vous avec l’ analyste Anne Changeux mais renonçai à une thérapie au bout de deux séances, définitivement. Bientôt, sous l’ impulsion conjointe d’ un déménagement( je quittai un studio pour un deux-pièces) et d’ un enfant à naître, je me mis en quête de traces matérielles relatives à ce que j’ intitulai bientôt en un petit carnet, des « documents tendant à prouver que j’ ai bien existé », réunissant des faits décrits sous la forme de rapports de police. Avant cette étrange période d’ écriture, je me trouvais dans l’ incapacité de raconter à quiconque cette histoire de crâne. En juin 2008, j’ ai retrouvé grâce à un site internet des copains d’ enfance, et l’ un d’ entre eux m’ a dit cette chose épouvantable: « Tu étais le seul à posséder dans ta chambre un crâne: à part ce truc bizarre, tu étais sympa, mais franchement, tu te rends compte? Et les filles, qu’ est-ce qu’ elles en disaient? ». La ville ou j’ habitais n’ était pas très branchée « gothique ». Au début des années 1980, lors d’ un voyage à Londres je tombais sous le charme de groupes musicaux comme The Cramps, Dead or Alive, The Cure. Opportunément, je reconsidérais ce crâne. A bien y regarder, il complétait ma panoplie, entre le rimmel, le gel pour les cheveux, les colifichets, les boots et la gabardine noires, les jeans étroits, les chemises indiennes à jabots et la bague-crâne achetée aux puces de Camden Town …
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