Colloque Julius Koma COLLOQUE corrigé le 4 juin 2017 | Page 101
Conférence de clôture : « Koch/corps/encore : Entre mort et pornographie »
Philippe Di Folco
45 min.
A propos du suisse Julius Koch, dit le Géant Constantin ( Wurtemburg, 1872 – Mons, 30 mars 1902)
Premier temps : le récit intime
Ce texte est issu d’une conversation avec Marine Degli, collectionneuse de crânes et
chargée d’études documentaires au musée Branly à Paris.
Comment vivre avec un crâne chez soi ?
Entre 1969 et 1987, un crâne humain est sans aucun doute possible présent dans ma
chambre d’enfant puis d’adolescent. Je le revois très nettement : sa couleur jaune tirant sur
le beige ; l’os temporal droit marqué par une petite coloration verdâtre (une oxydation ?) ; un
crâne incomplet, l’absence de la mandibule en témoigne ; il me souvient l’édentation partielle
sur les maxillaires et surtout, les deux fosses orbitales m’auscultant depuis l’angle de
l’étagère blanche fixée parallèlement à mon lit.
A mesure que je grandissais, pour atteindre 1 m 92 à l’âge de 17 ans, le crâne rapetissait.
D’où venait-il ? Qui avait eu l’idée de le placer dans ma chambre ? Les membres de ma
fratrie avait-il cédé à l’un de mes caprices ? Me l’étais-je approprié ? S’agissait-il d’un acte
mûrement réfléchi, qui cachait quelque obscur secret ? Quoi qu’il en soit, pendant de
nombreuses années, j’ai eu peur de le prendre entre mes mains. Si j’osais enfin l’effleurer,
c’était pour dépoussiérer, rarement je l’avoue, l’étagère où il trônait. Ma mère eut longtemps
l’habitude de faire le ménage dans ma chambre. Quand j’atteignis l’âge de douze ans, elle
cessa ce petit manège. Mon père, béni soit-il, avait fait installer un verrou à ma porte. Je
restais de nombreuses heures à contempler ce crâne, ma main effleurait désormais sa
masse osseuse granulaire, pendant que j’examinai non sans plus grande inquiétude encore
mon propre corps qui commençait à se métamorphoser, à se couvrir de poils, à crier.
Parmi le peu d’amis que je fréquentais, aucun ne possédait un tel artefact. Le mot est
d’ailleurs impropre : mon crâne était en os ! Du moins, en étais-je persuadé. Un crâne
humain… c’est-à-dire autrefois une tête, un visage, des cheveux, une langue et de la
cervelle surmontant un corps de chair et d’os… Au collège, les premiers cours de biologie
me donnèrent du courage. Je me revois en train de scruter par le trou occipital la surface
intérieure tapissée de toutes petites structures arachnéennes composées de mini-filaments
noirs. Un jour, je grattais avec la pointe d’un cutter l’intérieur de l’os frontal afin d’en extraire
un peu de ce que j’estimais être de la cervelle séchée. En retournant le crâne au-dessus
d’une feuille blanche, je fis s’extraire et se répandre quelques poussières dont un peu des
dits filaments noirâtres. Je possédais alors divers outils grossissants : une loupe me permis
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