Ce crâne fut quelques fois un véritable piège à filles. Interdites en le voyant, elles restaient là, ne sachant pas quoi faire de leur corps. Elles flippaient comme on disait alors. On est magicien avec ce qu’ on a sous la main. Un jour, avec une certaine Catherine je crois, j’ organisai une sorte de séance de prises de vues, un showcase dirait-on aujourd’ hui, nous posions travestis le crâne à la main. Puis je disposais le crâne au sommet d’ un haut-parleur en lamé noir brillant, le couvrait d’ un bout de rideau blanc et allumait une petite bougie que je posais juste à côté. Enfin, je glissais le crâne par-dessus la bougie laquelle s’ introduisait parfaitement par le trou occipital: hélas, l’ os se mit rapidement à brûler, une fumée âcre s’ échappa de la suture coronale qui doit encore en porter la marque. Il existe cinq clichés en noir et blanc de cette séance de vanités datée au dos « juin 1984 ». Ce sont les premières photos que j’ ai développées moi-même, sur papier Ilford brillant. J’ en ai conservé les négatifs. En droit français, il n’ y a pas, sauf erreur, prescription ou limite temporelle à des actes de violations de sépultures avérés: après la dernière guerre, des ouvriers avaient-ils découvert les ossements humains d’ une ancienne tombe, ou pire, d’ un charnier, dans la cour de La Salpêtrière, les laissant à la merci des curieux? Ma grand-mère faisait-elle partie de ceuxlà? Retrouver ce crâne me permettrait d’ en savoir beaucoup plus sur ses caractéristiques ante mortem. Les clichés et les souvenirs, d’ une piètre utilité, ne remplacent pas l’ examen sur pièce. Maintenant que j’ y pense, d’ autres détails me reviennent: la dentition supérieure était dans un sale état. On le voit sur l’ une des photos. Plusieurs incisives et canines manquaient, ne laissant que le trou de la racine. Certaines molaires avaient été recollées avec de la glue. Des espaces vides existaient entre deux molaires du fond, témoin d’ une dent arrachée ou qui n’ aurait pas poussée, aucune trace de plombage ou de soin, juste que l’ émail de l’ une des incisives me semblait fort abîmé. J’ ai récemment parlé de ce crâne à ma fille et je lui ai montré les photos-témoins. « Tu es sûr de ne pas l’ avoir tout simplement jeté, de t’ en être débarrassé avant de t’ installer avec maman? ». Si c’ est le cas, je ne m’ en souviens pas. Et comment peut-on jeter comme si de rien n’ était un crâne humain aux ordures?
Deuxième temps
D’ une chambre, l’ autre
Légende: Edgard Tytgat( 1879-1957) L’ attraction de kermesse- La fille dans le cercueil de verre 1932
[ Le contenu de la cage, comme le monde du spectacle, n ' est-il pas celui qu ' Edgard Tytgat a toujours contemplé de sa fenêtre, dans les faubourgs de Bruxelles, où la foire, la fête donnaient naissance aux rires, à la couleur, comme à une certaine forme de poésie et de tendresse cruelle?]
Ce texte autobiographique vous aura, je l’ espère, permis d’ imaginer la possibilité du « cabinet de curiosité », possibilité, j’ y insiste, offerte à chacun. C’ est l’ antichambre du musée imaginaire, un lieu verrouillé et bien à soi, un sas indispensable à la construction du moi, de la personnalité, de la singularité. J’ y aspire, je m’ y retire, j’ y transpire. N’ est-ce pas Blaise Pascal qui le loue aux derniers jours de sa courte vie, au moment même où les forces de son corps l’ abandonnent, je le cite: « Quand je m’ y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’ exposent, dans la cour, dans la guerre, d’ où naissent tant de querelles, de passions, d’ entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’ une seule chose, qui est de ne savoir plus demeurer en repos dans une chambre ».( Pensées, # 139)
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