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métier compagnons 23 locales qu ’ ils ont ensuite importées en France . Ils ont ainsi introduit dans notre pays le phylloxéra , un petit puceron qui s ’ attaque aux racines de la vigne , et le mildiou , qui est aujourd ’ hui encore la raison principale du traitement de nos vignes . Au xix e siècle , le phylloxéra a ravagé notre vignoble en l ’ espace de 30 ans . Il faut savoir que cette crise a coûté plus cher à la France que la dette de guerre de l ’ Allemagne en 1870 , le vin étant une véritable richesse nationale . La mondialisation a mené à de telles catastrophes ( encore aujourd ’ hui !).
Puis , on s ’ est aperçu que les vignes américaines n ’ étaient pas sensibles à ce puceron , parce qu ’ elles avaient développé - par l ’ évolution et la cohabitation avec lui - des systèmes de défense . Le greffage était donc une réponse à ce fléau . On ne peut plus supprimer le phylloxéra de nos sols et donc y planter des vignes appelées « franc de pied » ( c ’ est-à-dire natives ). Les cépages français ( la partie supérieure de la plante ) sont donc tous maintenant implantés sur des systèmes racinaires issus de la vigne américaine qui , elle , résiste au phylloxéra . On ne peut pas utiliser l ’ intégralité des vignes américaines car leurs raisins ont un goût déplaisant ( on parle de goût « foxé », soit un goût de renard ). Les vignerons aux USA ( et dans le monde en général ) utilisent d ’ ailleurs des cépages français - pinot , sauvignon , etc . - greffés sur des racines locales .
On achète des plants « greffés soudés » à des pépiniéristes spécialisés dans la vigne qui font pousser sur de très grandes surfaces les « vignes mères ». Celles-ci sont certifiées pour pouvoir produire des clones . À noter que les vignerons qui utilisent ces nouveaux plants certifiés touchent des aides européennes . Auparavant , on procédait par bouturage ou par marcottage ( certains disent « provigner ») : on coupait les sarments que l ’ on mettait en terre directement . Cela se fait encore dans certaines régions , mais les plants sont alors vulnérables au phylloxéra .
La greffe est à la source de nos vins actuels , mais aussi à l ’ origine de certains de ses maux . Effectivement , la durée de vie des pieds est passée de 300 à 600 ans ( comme pour un arbre sauvage ) auparavant à , au mieux , 60 à 100 ans après la crise du phylloxéra . Peut-être en raison de la mécanisation de la greffe ( 97 % d ’ entre elles ne sont plus faites à la main ), nos pieds ne tiennent maintenant pas plus de 30 à 35 ans . Ces greffes dites « oméga », manquant de finesse et de précision , vont à l ’ encontre de la fibre du bois . La vigne obtenue est bonne à arracher au bout d ’ une trentaine d ’ années , n ’ entrant plus dans les objectifs de production des vignerons . À mes yeux , cela ressemble à de « l ’ agriculture jetable » ! Pourtant la « vieille » vigne bénéficiant d ’ un système racinaire plus étendu permet de produire du vin de meilleure qualité . Mais l ’ obligation d ’ utiliser des plantes certifiées pour toucher les aides de l ’ Union européenne crée un cercle vicieux …
EN TANT QUE VIGNERON , JE VOIS LA NATURE SE DÉGRADER . DE FACTO , MON MÉTIER SERA IMPACTÉ .
L ’ OBJECTIF : UN VIGNOBLE PÉRENNE Mon dossier a nécessité des recherches bibliographiques ainsi que des échanges avec des professionnels et des chercheurs . J ’ ai rencontré le responsable du greffage à la chambre d ’ agriculture de l ’ Aube , très investi dans la pérennité des cépages français . J ’ ai aussi échangé avec un chef d ’ entreprise qui travaille avec une technique plus durable que l ’ oméga : il s ’ agit de planter le porte-greffe en plein champ , le laisser grandir , puis d ’ ajouter le greffon . Cela permet de changer le cépage d ’ une variété pour passer par exemple d ’ un muscat à un pinot sans passer par la phase d ’ arrachage , ce qui fait ainsi gagner du temps . Au-delà de ces rencontres très enrichissantes et des livres consultés , j ’ espère apporter des connaissances aux vignerons et des pistes d ’ amélioration pour la condition de nos vignes et leur harmonie dans notre écosystème agricole . Pour moi , le greffage ne sera pas la réponse à tout dans la transition écologique , mais il fera partie des solutions . Le greffage en champ n ’ est pour l ’ instant pas subventionné , mais si des exploitations produisant du vin bio se montraient intéressées , cela pourrait être possible . Si cela
Bourgeon de vigne en train de s ' ouvrir à la sortie de l ' hiver .
ne révolutionnera pas le monde viticole , ce serait indubitablement positif . Des estimations disent qu ’ en 2050 on ne pourra plus planter de vignes au nord de l ’ Afrique : cela signifie donc un déplacement de tous les cépages . En Alsace , par exemple , on pourra dire adieu au Riesling ! Même s ’ il existe des porte-greffes qui résistent à la chaleur , les cépages ont leurs besoins propres : on ne pourra donc jamais faire du Riesling dans le Languedoc , car cette vigne s ’ exprimerait alors comme celles des climats plus septentrionaux .
En tant que vigneron , je vois la nature se dégrader . De facto , mon métier sera impacté . La notion de terroir est primordiale dans notre métier . Si rien n ’ est fait , on pourra toujours produire du vin , mais sans personnalité . C ’ est d ’ ailleurs toute l ’ agriculture qui est menacée . À l ’ aube de la révolution écologique , il appartient à ma génération d ’ œuvrer pour la transition environnementale . Les Compagnons du Devoir s ’ impliquent en ce sens et nous nous devons de prendre des mesures énergiques pour sauvegarder notre environnement . En seulement trois années de Tour , j ’ ai vu les mentalités de tous évoluer et des actions toujours plus engagées être mises en œuvre dans cette perspective : cela m ’ inspire réjouissance et espoir !
Baptiste Costantzer dit Alsacien
Aspirant vigneron
# 309 / Juillet-août 2021