réflexion compagnons 19 tous les métiers de cette association qui se disait encore « ouvrière ». Depuis la grande réforme du compagnonnage de 2032 , l ’ Adoption alterne des séances en présentiel et d ’ autres à distance . Je suis devenu Aspirante avec 22 autres stagiaires de sept nationalités différentes . En couvrant la quasi-totalité des fuseaux horaires disponibles , une centaine d ’ éclairants , que mon grand-père appelait « sédentaires », a participé simultanément à ce regroupement planétaire . Grâce à des appareils de traduction instantanée qui avaient fatalement manqué aux baptiseurs de la tour de Babel , cette cérémonie fraternelle m ’ a apporté une solide boîte à outils de valeurs profondes et universelles pour construire par la suite mon parcours personnalisé .
Je suis arrivée à Paris au début de l ’ été 2041 . J ’ ai travaillé dans une manufacture boulangère semi-industrielle qui recyclait en interne la totalité de ses matières résiduelles , tout en produisant de l ’ énergie renouvelable . J ’ y ai consolidé mes acquis sur la gestion des processus de panification . Notre équipe d ’ une centaine d ’ employés permettait d ’ approvisionner nos 32 boutiques de la capitale et de livrer certains clients en drone . Côté diplôme , je choisis de m ’ orienter vers la spécialisation touchant la « bromatologie panaire ». Grâce au service International des Compagnons du Devoir ( le plus important département du siège social ) et à son extraordinaire réseau de partenaires sur les cinq continents , je construisis mon projet de Tour du Monde qui devait impérativement se réaliser sans émettre aucune empreinte carbone . Avec un peu de cybermonnaie sur mon i-compte bancaire , je quittais Paris pour Montréal en avril 2042 à bord du dernier modèle d ’ avion long-courrier à hydrogène « zéro-émission ».
RESPECT DE L ’ ENVIRONNEMENT ET DES HOMMES Au Québec , importante ville de passage des Compagnons , je vécus en colocation avec plusieurs itinérants et étudiants étrangers . Avec Provençal l ’ Écologiste , j ’ ai travaillé chez un artisan offrant aux clients atteints de la maladie cœliaque 2 - de plus en plus nombreux - des pains à base de blé aux gliadines génétiquement assimilables . J ’ ai même eu l ’ occasion de fabriquer du pain sans additif pouvant se conserver plus d ’ un mois à température ambiante . Je suivis des cours au centre de recherche de Saint-Hyacinthe qui , depuis les révélations sur le scandaleux complot de 2027 autour du « glyphosate », s ’ était reconverti en une université agronomique verte et vertueuse . Les centres de recherche anciennement en proie à des conflits d ’ intérêts se tournaient désormais vers des champs d ’ investigation plus stimulants comme la naturalité , l ’ épanouissement et le maintien de la beauté des paysages . Je participais assidûment aux sessions en anglais et utilisais mon application mobile pour celles dispensées en russe et en mandarin .
Quelques semaines après ce fameux Noël à - 30 ° C ( température qui n ’ avait plus été ressentie depuis vingt ans ), une voiture autonome , connectée , électrique et partagée me conduisit aux États-Unis , cette ancienne puissance qui jadis dominait impérialement le monde . Bavarois la Belle Espérance m ’ accueillit avec grande générosité dans son petit village du Vermont . Deux ans après la grande sécheresse qui ravagea les grandes monocultures américaines de maïs et de blé , il était devenu paysan-boulanger . Avec lui , j ’ ai eu la chance de confectionner des pains avec des blés de population 3 cultivés localement , dont une variété de triticum durum millésimé . On fabriquait notre pain à l ’ intérieur d ’ une coopérative mutualisant les coûts et les moyens . J ’ ai beaucoup appris sur les aspects nutritionnels du blé , la sélection de l ’ eau , la meunerie artisanale et l ’ économie circulaire . J ’ ai adoré cette expérience . Je suis partie après avoir participé aux récoltes entreprises avec la dernière génération de moissonneuses-batteuses alimentées au thorium et guidées par satellite .
Je suis arrivée en août 2043 au Brésil , ce curieux pays qui , après son terrible écocide des années 2020 , se trouvait toujours confronté à de déplorables inégalités sociales . J ’ y ai rejoint l ’ association humanitaire où Tourangeau , mon frère d ’ Adoption , formait de jeunes défavorisés à devenir fromagers . Dans la même veine philosophique , son école ouvrait un cours de boulangerie . Tout en transmettant une partie de mes compétences , je conçus avec mon groupe un pain à la farine d ’ insectes , qui aujourd ’ hui se commercialise dans la région de Carajás . J ’ ai également renforcé mes connaissances sur l ’ amidonnier 4 et le petit épeautre , cultivés en agroforesterie dans un endroit où au début du siècle se trouvait encore une forêt tropicale appelée « Amazonie », l ’ un des derniers poumons terrestres , détruit en raison de l ’ exploitation de l ’ huile de palme , l ’ implantation de mines de fer et la sordide avarice humaine qui niait aveuglément l ’ anthropocène . Grâce à mes échanges en ligne avec un agronome suisse de renom , je compris également les dernières techniques de cultures intercalaires 5 qui permettent au sol d ’ absorber et même de rattraper une partie des émissions de CO 2 accumulées dangereusement dans l ’ atmosphère . J ’ ai passé avec brio ma mention « Terre arable ». Je me suis liée d ’ amitié avec Kiona , une Amérindienne et ça n ’ a vraiment pas été simple de quitter cet endroit , mon véritable coup de cœur .
Le savoir-faire boulanger est depuis longtemps connu et reconnu à travers le monde . En arrivant à Shanghai en septembre 2044 , je fus généreusement accueillie par une belle communauté d ’ éclairants français qui avait fait partie de l ’ incroyable vague d ’ immigration de cette récente démocratie chinoise . Devenue la grande puissance mondiale et le leader incontesté dans les intelligences artificielles , l ’ Empire du Milieu s ’ était ouvert à la concurrence culinaire des pains français face aux traditionnels mantous et baozis 6 . Je fus embauchée par la chaîne de restaurants français où travaille Bordelais le Soutien de la Nature ,
# 309 / Juillet-août 2021