Comme sur une corde raide
A.Z.
I
l est connu que le cerveau peut-être schématiquement
subdivisé, sur le plan fonctionnel, en trois parties,
le reptilien, le limbique, et le néocortex. Une
compartimentation qui devient de plus en plus obsolète
avec les découvertes scientifiques qui se poursuivent
dans une course forcenée. Cette trinité, si l’on peut
emprunter un tel terme, gère efficacement, tant bien
que mal, la complexité d’une vie humaine, de l’intense
au languide, du frivole au grave. Il y subsiste néanmoins,
comme c’est toujours le cas, des exceptions, des
situations extrêmes où, sans une préalable préparation,
ou du moins, sans une inspiration innée, l’esprit humain
peut être complètement dépassé, débordé, et vaincu.
Dans de pareilles circonstances, la conscience
se trouve, en dépit de tout, contrainte à la paralysie
et au mutisme, et des esprits plus fragiles iront
même au-delà, vers espaces jusque-là inconnus, des
surfaces terribles, peuplées de monstres, de phobies,
de silhouettes et des corbillards, confinées au delà de
la conscience immédiate, c’est à ce moment là qu’on
parle d’anxiété, de délire et de folie . . La ligne effacée
qui séparent le normal du pathologique, la facilité avec
laquelle on peut basculer d’un côté à l’autre, voilà une
thématique qui a toujours suscité à la fois la fascination
et la hantise des grands esprits.
De l’autre côté, Il arrive aussi, situation
certainement plus fréquente, qu’on reste interdit, une
fois arrivé aux frontières de la conscience, qu’on réussisse
à juguler l’intensité émotionnelle , qu’on la lègue au
second degré, qu’on la néglige, ou, si l’on possède la
force nécessaire, qu’on l’assume complètement, sans
qu’elle nous affecte.
C’est le fameux «sang froid», qualité acclamée,
océan pacifique, ou mieux, rocher imperturbable devant
les vagues et les intempéries. Une vie ordinaire ne
touche que très peu à ses barrières, alors que d’autres
se consument entièrement dedans, par malheur ou par
nécessité. La médecine est une discipline stressante,
cela va sans dire. La vulnérabilité biologique de ses
sujets, le pouvoir invasif de ses «armes» thérapeutiques
et de ses techniques, la prolixité de sa science, et les
enjeux qu’elle engage, la responsabilité, la conscience,
la réputation, font de sa pratique un exercice de nerfs
on ne peut plus éprouvant. Les temps forts, il est connu,
nécessitent (et produisent) des hommes d’une égale
force, ainsi va-t-il pour les esprits. J’étais moi-même, au
cours de ma très humble expérience, confronté à des
cas d’une urgence extrême. Urgence, voilà un terme si
banalisé qu’il ait perdu sa véritable ampleur. Au même
moment où se déclenche la sonnette d’alarme, que le
diagnostic est posé, confirmé, ou même suspecté, le
temps change de nature (Une pensée vertigineuse me
vient à l’esprit: sans montres, on aurait mieux ressenti
la malléabilité du temps et sa relation avec nos états
de conscience). Toute seconde devient primordiale,
et l’on se retrouve, si l’on est assez flegmatique pour
échapper à l’effarement des débutants, au fond de soi
un lac de mercure. Mais l’urgence n’est pas seulement
temporelle, elle est aussi, et surtout, décisionnelle.
Je peux dire, si l’on me pardonne la présomption,
que sur le plan personnel, décider c’est vivre, dans le
sens où tout acte est un choix et tout choix est fondé
nécessairement sur une décision qu’elle soit annoncée,
tacite, ou inconsciente. Mais l’enjeu ici est encore plus
grave, ce n’est pas décider pour vivre, c’est trancher pour
les autres, parfois pour faire vivre ou mourir. Décider
revient alors à sauver, ou à condamner.
On reste coincés, entre le temps qui passe et
les yeux rivés sur nous, attendant la parole salvatrice,
le geste qui mettrait fin à tout, le triomphe de l’esprit
humain, le fruit des civilisations, de la connaissance de
notre espèce, notre riposte à la maladie, à la mutilation,
à la mort, au néant.... Un seul mot changerait la donne,
et le vertige d’une telle situation est sans égal, une
corde qui vibre à l’intérieur du coeur, le silence d’un
moment, et c’est exactement là, dès que s’apaisent les
trémulations de l’inquiétude, le tintamarre des voix,
que vient se placer, limpide et sans entaches, la raison,
qu’elle soit consciente ou intuitive.
ReMed Magazine - Numéro 7/8
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