ReMed 2019 Urgences ReMed Magazine Numéro 7-8 (6) | Page 55

Comme sur une corde raide A.Z. I l est connu que le cerveau peut-être schématiquement subdivisé, sur le plan fonctionnel, en trois parties, le reptilien, le limbique, et le néocortex. Une compartimentation qui devient de plus en plus obsolète avec les découvertes scientifiques qui se poursuivent dans une course forcenée. Cette trinité, si l’on peut emprunter un tel terme, gère efficacement, tant bien que mal, la complexité d’une vie humaine, de l’intense au languide, du frivole au grave. Il y subsiste néanmoins, comme c’est toujours le cas, des exceptions, des situations extrêmes où, sans une préalable préparation, ou du moins, sans une inspiration innée, l’esprit humain peut être complètement dépassé, débordé, et vaincu. Dans de pareilles circonstances, la conscience se trouve, en dépit de tout, contrainte à la paralysie et au mutisme, et des esprits plus fragiles iront même au-delà, vers espaces jusque-là inconnus, des surfaces terribles, peuplées de monstres, de phobies, de silhouettes et des corbillards, confinées au delà de la conscience immédiate, c’est à ce moment là qu’on parle d’anxiété, de délire et de folie . . La ligne effacée qui séparent le normal du pathologique, la facilité avec laquelle on peut basculer d’un côté à l’autre, voilà une thématique qui a toujours suscité à la fois la fascination et la hantise des grands esprits. De l’autre côté, Il arrive aussi, situation certainement plus fréquente, qu’on reste interdit, une fois arrivé aux frontières de la conscience, qu’on réussisse à juguler l’intensité émotionnelle , qu’on la lègue au second degré, qu’on la néglige, ou, si l’on possède la force nécessaire, qu’on l’assume complètement, sans qu’elle nous affecte. C’est le fameux «sang froid», qualité acclamée, océan pacifique, ou mieux, rocher imperturbable devant les vagues et les intempéries. Une vie ordinaire ne touche que très peu à ses barrières, alors que d’autres se consument entièrement dedans, par malheur ou par nécessité. La médecine est une discipline stressante, cela va sans dire. La vulnérabilité biologique de ses sujets, le pouvoir invasif de ses «armes» thérapeutiques et de ses techniques, la prolixité de sa science, et les enjeux qu’elle engage, la responsabilité, la conscience, la réputation, font de sa pratique un exercice de nerfs on ne peut plus éprouvant. Les temps forts, il est connu, nécessitent (et produisent) des hommes d’une égale force, ainsi va-t-il pour les esprits. J’étais moi-même, au cours de ma très humble expérience, confronté à des cas d’une urgence extrême. Urgence, voilà un terme si banalisé qu’il ait perdu sa véritable ampleur. Au même moment où se déclenche la sonnette d’alarme, que le diagnostic est posé, confirmé, ou même suspecté, le temps change de nature (Une pensée vertigineuse me vient à l’esprit: sans montres, on aurait mieux ressenti la malléabilité du temps et sa relation avec nos états de conscience). Toute seconde devient primordiale, et l’on se retrouve, si l’on est assez flegmatique pour échapper à l’effarement des débutants, au fond de soi un lac de mercure. Mais l’urgence n’est pas seulement temporelle, elle est aussi, et surtout, décisionnelle. Je peux dire, si l’on me pardonne la présomption, que sur le plan personnel, décider c’est vivre, dans le sens où tout acte est un choix et tout choix est fondé nécessairement sur une décision qu’elle soit annoncée, tacite, ou inconsciente. Mais l’enjeu ici est encore plus grave, ce n’est pas décider pour vivre, c’est trancher pour les autres, parfois pour faire vivre ou mourir. Décider revient alors à sauver, ou à condamner. On reste coincés, entre le temps qui passe et les yeux rivés sur nous, attendant la parole salvatrice, le geste qui mettrait fin à tout, le triomphe de l’esprit humain, le fruit des civilisations, de la connaissance de notre espèce, notre riposte à la maladie, à la mutilation, à la mort, au néant.... Un seul mot changerait la donne, et le vertige d’une telle situation est sans égal, une corde qui vibre à l’intérieur du coeur, le silence d’un moment, et c’est exactement là, dès que s’apaisent les trémulations de l’inquiétude, le tintamarre des voix, que vient se placer, limpide et sans entaches, la raison, qu’elle soit consciente ou intuitive. ReMed Magazine - Numéro 7/8 55