ReMed 2018 ReMed N°6 - Addiction | Page 6

Sciences de la Santé I N T E RV I E W Dans Ma Peau Meriem BAHMED & Rihab FELLAH Dans un des hôpitaux d’Alger, un jeune homme âgé de 25 ans, dont les démons in- térieurs rongent le corps, l’esprit et l’âme, se réfugie dans les catacombes de la drogue. Son but premier : oublier cette douleur, se détendre, fuir ses prob- lèmes et la réalité qui l’entoure. Ce qu’il a omis est que tout dans la vie a un prix… ! Au jour d’aujourd’hui, il est admis pour un second épisode d’endocardite in- fectieuse sur valve tricuspide native dont le germe responsable est le Staph- ylococcus aureus dont la porte d’entrée est cutanée suite aux injections de drogues. Il présente aussi une végétation de 17mm de diamètre posant l’indi- cation à la chirurgie cardiaque. Il est de surcroît atteint d’une infection à l’HCV. « 5,5 millions d’usagers de drogues vivent avec une hépatite C dans le monde » 1 « En Algérie, une étude nationale en 2010 avait iden- tifié plus de 300000 cas d’addiction, à travers le pays. 60% de ces cas étaient âgés entre 20 et 30 ans » 3 Parlez-nous de votre première expérience avec la drogue ? Vous voulez dire ma première injection d’héroïne ? J’avais 18 ans. Un ami à moi, dont le père était « haut placé », revenait d’un voyage à l’étranger et avait ramené avec lui quelques grammes d’héroïne. Nous nous étions retrouvés chez un autre ami dont les parents étaient absents. Après un certain temps, ils commencèrent à préparer la substance ; ils la réchauf- faient dans une cuillère et la diluaient dans de l’eau avant de verser la solution obtenue dans la seringue pour enfin se l’injecter. A cette époque, j’étais curieux, je n’étais pas conscient de l’impact que ça allait avoir sur ma vie. Après les avoir vus, j’ai pris la seringue à mon tour, et hop… j’ai pressé le piston. Une fois que l’héroïne a pénétré dans mon sang, j’ai ressenti une bouffée euphorisante me submergeant. « L’impulsivité et la recherche de nouveauté con- tribue à l’initiation de l’usage de drogue, ainsi qu’à la transition d’un usage initial, intermittent puis régulier de substances addictives. » 1 Comment vous sentiez-vous après cette première in- jection ? Je me suis senti renaitre, comme si je voyais tout pour la première fois. J’étais conscient de tout, ab- 6 Été 2018 solument tout ! Je n’ai pas dormi pendant deux nuits d’affilée. Je me souviens que quand j’étais sorti dehors, je voyais de la lumière partout comme s’il faisait jour alors qu’on était en pleine nuit. Après m’être enfin en- dormi, le manque se faisait déjà sentir. En dehors de l’héroïne, preniez-vous d’autres drogues ? Oui, je prenais tous les types de drogues : co- caïne, Subutex, Kietyl, Lyrica, etc. Il faut savoir que Le Subutex se vend par quarts de comprimés. J’en prenais 4 à 5 fois par jour. Je le diluais dans l’eau… n’importe quelle eau ! Eau minérale, eau du robinet, l’eau venant de la pluie, tout ce que j’avais à porter de main. Le but premier était de m’injecter la drogue le plus rapide- ment possible. Et pour les doses ? Vous vous contentiez toujours de la même ? Je devais toujours augmenter les doses pour avoir un bon effet. Par exemple, si je prenais deux comprimés de Lyrica, le lendemain je devais en pren- dre 4 puis le surlendemain 5 puis après 6 et ainsi de suite. Tous les jours j’augmentais les doses, sinon ma dirli walou. Et combien de types de drogues preniez-vous par jour ? Je mélangeais. Et puis chaque drogue avait un effet précis. Par exemple, je prenais du Subutex au réveil pour pouvoir me sentir comme « un être humain », sinon manich bnadem, et quand j’en prenais narja3 bnadem. Si je n’en prenais pas, je ne pouvais ni boire ni manger ni fumer ni chiquer ni dormir ni parler. Regarder sim- plement quelqu’un dans les yeux n’était pas possible. Et puis avant de dormir, je devais préparer la dose du