Comme tous les rapports sociaux entre les hommes sont inévitablement médiatisés par les images:
« Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels. Cette société qui supprime la distance géographique recueille intérieurement la distance en tant que séparation. »
En outre, cette fabrication constante de l’ aliénation apparait autrement lorsque le travailleur « ne se produit plus lui-même », en produisant une « puissance » éloignée qui est convertie de facto en puissance du producteur. Il n’ existe que les puissants propriétaires qui puissent contrôler et jauger les fins et les moyens de production, le travailleur ne fait qu’ alimenter par sa production l’ entité de son asservissement.
En rentrant chez lui, l’ individu retrouve tous les moyens de son isolement qu’ il a lui-même produits; de l’ automobile à la télévision le spectacle fabrique des « foules solitaires ».
« L’ intégration au système doit ressaisir les individus isolés en tant qu’ individus isolés ensemble. »
La marchandise comme spectacle Le spectacle donne du prestige à toutes les marchandises et les place au centre de la vie sociale; ce rapprochement est proportionnel à l’ éloignement des individus entre eux. La promiscuité de cet éloignement érige l’ acquisition de la marchandise et a fortiori son prestige comme un devoir supplémentaire à la production que l’ individu doit accomplir. De là apparait cette double aliénation, le travailleur produit obligatoirement le spectacle en tant qu’ image pour le consommer en tant que marchandise. Tout le génie du spectacle réside en ce fait que le bonheur est lié à des objets, à des images. On achète un bonheur consommable, pour consumer notre bonheur.
Le spectacle qui affiche une marchandise comme une démarcation d’ une marque industrielle quelconque, crée faussement une marque de démarcation du consommateur.
Le prestige que ce dernier espère recevoir avec la marchandise achetée n’ est qu’ une illusion. L’ objet, initialement exposé comme‘ l’ unique objet pour le consommateur unique’, devient foncièrement banal au regard de son mode production à grande échelle qui fait que tout le monde puisse le posséder.
Le spectacle met à son tour chaque individu isolé comme centre de la consommation. En se sentant comme centre unique, le consommateur achète; plus il achète, plus il avoue la banalité de ce qu’ il a acheté antérieurement, et plus il prouve les mensonges précédents de la publicité.
Ces mensonges de la publicité créent un cercle vicieux qui comprend comme client éternel l’ insatisfaction et comme produit la promesse mensongère de la satisfaction. C’ est le commerce du vide.
« Le consommateur réel devient consommateur d’ illusions. La marchandise est cette illusion effectivement réelle, et le spectacle sa manifestation générale. »
L’ idéologie matérialisée
Le spectacle s’ exhibe sous forme d’ une accumulation de richesses; avec l’ argent on produit du spectacle et avec l’ argent on achète ce qui est spectaculaire, de la sorte, l’ argent et le spectacle sont estampillés sur les facettes d’ une même pièce. Ainsi, l’ homme voue religieusement toute son existence à l’ accumulation de ces pièces, le spectacle devient l’ opium du peuple.
De cette manière le spectacle intériorise tous les éléments de tout système idéologique; une vie illusoire servile par la fausseté de l’ apparence, une recherche ad nauseam de l’ affirmation de soi par sa négation et une séparation des hommes entre eux qui deviennent incapables de désigner leur propre misère.
Cette dictature à peine déguisée assure sa pérennité par un cycle se reproduisant à l’ infini; dans un environnement où les moyens de communication de masse deviennent une condition sine qua non d’ exposition, le spectacle apparait comme un éloge de luimême. Grâce à ce « monologue de communication unilatérale » dont la fin n’ est que le prolongement des méthodes, le spectacle maintient son hégémonie totale sur la vie par une gestion totalitaire de la vie.
Les sociétés économiquement dominantes accaparent le monopole du spectacle. Elles noient les pays dits sous-développés par des représentations spectaculaires exogènes qui modèlent son élite et lui dictent de faux canevas révolutionnaires pour entériner leur aliénation. Le spectacle est affiché comme ce qui est possible à accomplir mais dans « cette expression le permis s’ oppose absolument au possible ».
La théorie critique Le combat de la réalité du spectacle passe par la déconstruction des idées sur le spectacle. La critique théorique ne doit pas se résumer en des slogans creux et des joutes oratoires qui serviront au contraire le spectacle par leur caractère abstrait. Aussi, la pratique vécue tous les jours doit être théorisée en utilisant le « langage de la contradiction », par tout le monde! Elle ne doit pas demeurer l’ apanage d’ une minorité d’ illuminés. L’ apprentissage de la dialectique doit couvrir toutes les masses quel que soit leur niveau d’ éducation ou leur domaine de spécialisation professionnelle.
Référence: La Société du Spectacle- Guy DEBORD
ReMed Magazine- Numéro 6 35