ENTRETIENS
pyramide des âges est défavorable, certaines compétences s’ éteignent, et il y a trop peu de renouvellement. La seconde priorité, c’ est la photonique intégrée, et en particulier la photonique intégrée hétérogène, avec tout ce que cela implique en termes de packaging.
« Pour moi, deux priorités s’ imposent. La première, ce sont les matériaux semi-conducteurs: il faut absolument préserver ces compétences. La seconde priorité, c’ est la photonique intégrée, et en particulier la photonique intégrée hétérogène, avec tout ce que cela implique en termes de packaging. »
QUELS SONT LES ENJEUX DE LA PHOTONIQUE INTÉGRÉE HÉTÉROGÈNE? L’ enjeu, c’ est de combiner sur une même plateforme des matériaux actifs, des guides, des détecteurs, des sources, et d’ en faire un système robuste. Et cela, sans packaging photonique fiable, il n’ y a pas de passage à l’ échelle. Or, en France, le packaging photonique reste insuffisamment structuré. Les start-up cherchent des solutions, certains acteurs se spécialisent sur des briques( par exemple le couplage fibre), mais les chaînes complètes sont encore trop fragmentées. Les acteurs existent, mais ils se parlent trop peu et les interfaces manquent. Or, je pense que c’ est une clé, d’ autant plus que les besoins explosent: communications RF, 5G / 6G, capteurs, métasurfaces, antennes, systèmes … Beaucoup de technologies convergent et ont besoin, à un moment, de briques photoniques intégrées. On retrouve des problématiques communes: intégration, interconnexion, packaging, fiabilité, industrialisation.
QUEL RÔLE PEUT JOUER L’ INDUSTRIE DANS CETTE TRAJECTOIRE? Il y a déjà une industrie très forte en France sur certains composants, par exemple les lasers. Mais lorsqu’ on parle de photonique intégrée, le sujet des fonderies est plus compliqué. Je ne suis pas certaine qu’ on puisse, à court terme, sécuriser entièrement une chaîne de fonderie en France ou même en Europe. Et, d’ une certaine manière, ce n’ est pas forcément l’ enjeu principal. L’ enjeu critique, c’ est de maintenir les capacités de démonstration au meilleur niveau: des outils, des plateformes, des procédés, des compétences, pour que les chercheurs puissent prouver un concept, fabriquer un prototype, tester une idée jusqu’ au dispositif. Si vous perdez ces outils, vous perdez la capacité d’ innover: il ne reste plus que de la théorie.
VOTRE PRIORITÉ VA DONC DANS LE MAINTIEN DES COMPÉTENCES ET DES OUTILS? Exactement. La souveraineté, dans ces domaines, ne se résume pas à posséder une usine. Elle repose aussi, et parfois surtout, sur la capacité à concevoir, à fabriquer au niveau de l’ état de l’ art, à former, et à transférer. Sans outils, la recherche devient“ hors sol”. Et sans recherche crédible, l’ écosystème industriel finit par décrocher.
CONCRÈTEMENT, COMMENT FAIRE POUR PRÉSERVER CES SAVOIR-FAIRE EN MATÉRIAUX SEMI-CONDUCTEURS? Il faut agir de manière très pragmatique. Nous avons investi dans des machines, parfois coûteuses, mais il manque souvent les personnes devant ces machines. Une piste, c’ est de remettre en place des postes pérennisés sur la durée, par exemple sur 6 à 8 ans, avec des ingénieurs et techniciens capables d’ assurer l’ exploitation, le développement des procédés et la transmission. Bien sûr, la formation est indispensable, via des masters, des doctorats, des écoles d’ été. Mais il faut aussi, et surtout, des compétences en poste, pour faire vivre les outils, développer les procédés et éviter que les plateformes ne se vident de leur substance.
ET POUR LA PHOTONIQUE INTÉGRÉE, QUELLE STRATÉGIE PROPOSEZ-VOUS? Je crois beaucoup à une logique de filière nationale structurée, avec des consortiums sur des thématiques bien définies, et des moyens suffisants pour travailler ensemble de façon durable. Il faut éviter la dispersion permanente où chacun cherche des financements à droite et à gauche et permettre aux équipes de se concentrer sur une trajectoire commune, cohérente, partagée. Dans cette logique, la valorisation viendra naturellement: si le projet scientifique est pertinent, des doctorants et jeunes chercheurs créeront des start-up, des transferts auront lieu. Mais il ne faut pas construire les programmes de recherche « pour fabriquer des start-up ». Il faut d’ abord construire des programmes solides scientifiquement; l’ innovation suivra.
QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LES POLITIQUES PUBLIQUES ET LES AGENCES DE PROGRAMME? Je vois un intérêt réel à ce que des acteurs scientifiques et technologiques soient associés à l’ identification des besoins, à la cartographie des compétences et aux choix structurants. Les communautés savent souvent très bien où sont les « trous dans la raquette ». L’ enjeu est d’ être efficace: éviter les procédures lourdes et les rapports déconnectés, et mettre l’ effort là où il y a un vrai besoin. Sur les matériaux semi-conducteurs par exemple, le diagnostic est assez clair: il faut objectiver les compétences restantes, les plateformes critiques et les risques de rupture, puis agir de manière ciblée.
QUELLES SONT LES ACTIONS PRIORITAIRES À MENER POUR LE FUTUR? Maintenir et renforcer une communauté « électronique au sens large », en assumant pleinement que l’ avenir combine électrons et photons, avec une articulation claire, sauver et renouveler les compétences en matériaux semi-conducteurs, structurer une filière de photonique intégrée, en particulier hétérogène, investir dans le packaging et les outils qui rendent possible la démonstration expérimentale, avoir un fonctionnement inter-organismes( CNRS, CEA, ONERA, etc.), car aucun acteur ne pourra porter cela seul. Nous touchons ici aux enjeux de souveraineté. Il nous faut conserver des savoir-faire critiques, les outils qui permettent d’ innover, et une capacité de démonstration rapide.
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