Photoniques 135 | Page 58

EXPÉRIENCE MARQUANTE
son concurrent BL se trouve moins performant( à hauteur d’ un décibel, soit 20 %)— un détail, mais qui aura son importance pour l’ évolution des futures liaisons transocéaniques amplifiées. Il fallait encore développer des LD à base GaAs émettant à 980 nm, ce qui prit plusieurs années, alors que les LD à 1480 nm étaient immédiatement accessibles pour la technologie.
Le tsunami de Kobe
Au tout début de 1989, l’ équipe de M. Nakazawa à NTT fit sensation en publiant le premier article [ 4 ] sur un EDFA pompé par LD à 1480nm: question performance, efficacité et compacité potentielle, c’ était le prototype presque parfait de l’ objet recherché. Soit!... se disaient encore les esprits chagrins, les managers sceptiques, et les inconditionnels du SOA. C’ était sans compter sur la conférence IOOC’ 89 qui se tint peu après à Kobe( Japon). Les équipes japonaises, soit NTT et aussi KDD( autre opérateur télécom, également câblier sous-marin) frappèrent très fort les esprits avec la démonstration des premières liaisons optiques amplifiées par EDFA pompés LD, pulvérisant en même temps, et de loin, les précédents records de débit-distance( e. g. 1,2 Gbit / s sur 270 km, 12 Gbit / s sur 200 km). L’ EDFA avait remporté la bataille, par sa vague puissante, le tsunami de Kobe avait en quelques jours retourné les consciences de tous les spécialistes et décideurs du monde des télécoms. Depuis l’ invention du laser et de la fibre optique, lesquelles avaient pris des décennies à se développer, personne n’ avait vu quelque chose d’ aussi étonnant, à la fois si simple conceptuellement, si prometteur techniquement, et immédiatement à portée d’ exploitation. En soi, cette percée phénoménale n’ aurait pu avoir qu’ un intérêt innovatif, à mettre de côté pour l’ avenir; mais elle arrivait exactement au
Figure 5. Répéteur optique monté sur câble transocéanique mis à la mer; à gauche, l’ arrière du navire-câblier, le câble se déroulant vers la droite; le répéteur contient typiquement 12 fibres( six paires bidirectionnelles) soit 12 EDFA; les répéteurs des liaisons transocéaniques sont espacés de 50 km, pour des distances allant jusqu’ à 12.000 kilomètres( Crédit: Alcatel Submarine Networks) rendez-vous de l’ Histoire. En effet, la montée irrésistible du trafic de données, les « data »( télex, banque, finance, réservations et communications aériennes …) prenant le dessus de la « voix »( téléphonie), exerçait alors une pression croissante sur les réseaux transocéaniques— principaux vecteurs des échanges intercontinentaux, loin devant le satellite. Tôt ou tard, l’ ancienne technologie des répéteurs électroniques n’ allait plus suivre— et quand bien même, le progrès serait incrémental, face à une demande présumée exponentielle; à noter qu’ à ce stade, l’ internet n’ était encore qu’ une curiosité à l’ usage des chercheurs du CERN. L’ année précédente( 1988), l’ opérateur-câblier AT & T avait à peine déployé, à travers l’ Atlantique et le Pacifique, les tout premiers câbles à fibres optiques( à répéteurs électroniques) nommés TAT-8 et TPC-5, avec pour chacun une capacité de 2 paires opérant à 622 Mbit / s— soit celle d’ une « box » internet d’ aujourd’ hui!... Suite à l’ évènement de Kobe, il fallut cinq années d’ un développement au pas de course pour mettre en place la toute première liaison à base de répéteurs optiques( Figure 5), avec un débit par fibre de la classe 2,5 Gbit / s; puis le passage au WDM avec 10 Gbit / s par canal se fit tout aussi rapidement. L’ aventure du déploiement des réseaux optiques sous-marins est décrite en réf. [ 5 ]; pour plus de détails techniques, confer [ 6 ]. Aujourd’ hui, les systèmes transocéaniques ont atteint une capacité de plus de 100 Terabit / s [ 1 Tera( 10 12) = 1000 Giga ], et le trafic internet global( téléphonie mobile incluse) s’ élève annuellement à plusieurs milliers de Zeta-bytes [ 1 Zeta( 10 21) = 10 3 Exa ou 10 6 Peta ou 10 9 Tera ou 10 12 Giga, et 1 byte = 8 bits ], une masse phénoménale de données dont 99,8 % passe par la fibre optique amplifiée EDFA. Pour la découverte et l’ invention de l’ EDFA, en 2008 D. Payne, R. Giles et l’ auteur ont été nommés lauréats du Millennium Technology Prize de Finlande, cf. Figure 6.
56 www. photoniques. com I Photoniques 135