RAFLE, ARRESTATIONS ET PILLAGE.
Février 1958. La Guerre de Libération faisait rage. Le combat était désormais long et impitoyable ;
maintenant, chacun en avait compris les enjeux et chacun avait choisi son camp mais personne n’en
prévoyait l’issue. La peur, le doute et la suspicion s’installèrent dans tous les cœurs, dans tous les
esprits. La répression était devenue féroce ; les gens mouraient pour peu de chose ou pour rien du
tout.
J’étais âgé d’une douzaine d’années et, à peine sorti de l’enfance, j’avais pris conscience du danger
qui menaçait mes parents et mon peuple ; je savais déjà désigner l’ennemi : l’ennemi, c’était cet
uniforme kaki qui infestait les rues de mon village, c’était ce défilé interminable d’engins de mort et
ces avions qui tournoyaient au- dessus de nos têtes.
En cette glaciale matinée d’hiver, je sortis pour
acheter du pain dans l’unique boulangerie du vil-
lage. La rue était presque déserte et silencieuse.
Les rares passants rasaient quasiment les murs
pour tâcher de rejoindre leur travail et ce calme
n’était troublé que par le passage des engins des
militaires qui, ce jour-là semblaient plus agités
qu’à l’ordinaire. Leurs allées et venues inces-
santes ne présageaient rien de bon ; l’atmosphère
était visiblement inhabituelle et on sentait que
quelque chose de malsain se préparait. Quatre
années d’angoisse nous ont appris à pressentir les
coups tordus de l’occupant et à nous en méfier.
Mais voilà que mon appréhension se confirma : à
peine sorti de la boulangerie, je vis apparaître du
bout de la rue une jeep flanquée d’un mégaphone
et sous bonne escorte qui annonça d’une voix métallique : « Avis à la population ! Avis à la popula-
tion ! Les hommes, les femmes et les enfants doivent quitter immédiatement leurs maisons et se
rendre à …. toutes les portes doivent être laissées ouvertes… » Le même refrain se fit de nouveau
entendre à plusieurs reprises en Français et en Arabe. La jeep continua son chemin vers les autres
quartiers du village et la voix du haut-parleur devint bientôt inaudible.
Je courus vite annoncer l’étrange exigence des militaires à ma famille qui se prépara aussitôt à quit-
ter notre maison, emportant ce que nous avions de plus précieux.
Je vis mon grand-père brûler en tremblant des papiers qui étaient sans doute compromettants car il
ne pouvait ni les emporter avec lui, ni les cacher dans la maison parce qu’il y aura une grande
fouille.
Aussitôt les ruelles se remplirent : des familles entières marchaient dans la même direction portant
sacs et couffins, traînant les enfants par la main, portant les bébés et soutenant les vieillards et les
infirmes. Un véritable exode. On s’appelait, on se cherchait, on tâchait de rester réunis ; il n’était
pas question de perdre de vue un membre de la famille.
Ce manège dura deux bonnes heures dans un désordre indescriptible et, vers dix heures, toute la
population d’Ain-Touta, s’est retrouvée rassemblée dans un grand jardin abandonné qui servira
plus tard de site pour la construction de la nouvelle poste. . Ce terrain est situé en face d’un Ham-
mam occupé par l’armée.
Aussitôt, les soldats cantonnèrent les hommes d’un coté, les femmes et les enfants de l’autre et,
alors, l’incompréhension fit place à l’anxiété : parmi les hommes, ils trouveront certainement des
suspects qu’ils arrêteront sur-le-champ et qu’ils emmèneront Dieu sait vers quelle destination, vers
quel destin…Chaque famille était prise d’angoisse à l’idée de ne plus revoir un mari, un fils, un
père, un frère. Et cette angoisse, hélas, était bien fondée…
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