Certaines voix militantes vont jusqu’à évoquer « une lutte collective contre le patriarcat.5 » La série propose quelques bases pour étudier la société américaine des années 1960. La famille adoptive de notre joueuse d’échecs semble typique des classes moyennes naissantes. Les travaux de sociologie sont très instructifs dans le domaine : Henri Mendras, sociologue français, explique que les Trente Glorieuses vont permettre le développement d’une classe moyenne, qui va petit à petit devenir majoritaire et être au cœur des sociétés occidentales6. Or, pour Mendras, les classes moyennes font l’objet d’une amélioration de leurs conditions de vie vis-à-vis des classes populaires ; pourtant, nous observons ici très nettement la pauvreté à laquelle doit faire face cette famille issue des classes moyennes. Le duo mère-fille ne subsiste finalement qu’avec l’aide des gains de Beth Harmon, issus de multiples tournois. Cette série est ainsi l’occasion de nuancer ces grilles de lecture sociologiques qui voient dans les classes sociales la fin des inégalités sociales7.
En bref, « Le Jeu de la Dame » ne peut pas se comprendre totalement déconnectée des enjeux socio- politico-historiques. La Guerre froide, si celle-ci n’est pas l’objet premier de la série, est évidemment centrale : on pense notamment à cette association religieuse qui propose un financement pour permettre à Beth Harmon d’aller en URSS pour un tournoi d’échecs, envisagé comme une croisade contre les bolchéviques. Le féminisme est également l’un de ses forts enjeux, au lendemain d’une émancipation de la parole de femmes relatant la difficulté d’évoluer dans une société faite par et pour les hommes ; même si la série est critiquée8, notons toutefois qu’elle aura le mérite de cultiver les débats sur le féminisme et d’inciter le profane à s’intéresser à ces problématiques. Enfin, nous ne saurions exclure le questionnement de la notion de « classes moyennes » (la série nous pousse évidemment à mettre des guillemets à ce terme). Pour résumer en une phrase : cette belle série nous pousse sérieusement à nous interroger sur notre environnement, ce qui, je crois, est plus que jamais nécessaire en ce moment.
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1. Cette dimension de la série ne sera pas le point sur lequel nous serons le plus précis, puisque ce n’est pas l’angle de cet article. En revanche, le rapport de la protagoniste aux substances addictives est également intéressant, permettant de saisir son évolution dans le contexte des années 1960. Cet « oubli » est donc un choix rédactionnel purement assumé.
2. Faustine Mazereeuw, « Parties d'échecs, prouesses, contexte historique... La série phénomène "Le Jeu de la Dame" est- elle réaliste ? », Franceinfo Culture, 14 décembre 2020. Disponible sur : https://www.francetvinfo.fr/culture/series/ netflix/parties-d-echecs-prouesses-contexte-historique-la-serie-phenomene-le-jeu-de-la-dame-est-elle- realiste_4211907.html. Consulté le 19 décembre 2020. Noter que cette source sera également réutilisée au long de l’article.
3. Pour aller plus loin, voir la vidéo Youtube réalisée par Youngsters et l’éCLAIReur sur le sujet avec M. Camille POUZOL, Docteur et enseignant au Lycée des Eaux-Claires : https://www.youtube.com/watch?v=Cj5qgcnhHa4. Michèle Riot-Sarcey. « VI. L’après-guerre ou les limites du droit »,