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N00001 | LA VIE JUDICIAIRE | Du 10 au 15 Juin 2019 08 Interviews / Actualités PRÉSIDENTIELLE AU SÉNÉGAL « Les transhumances et l’emprisonnement de Khalifa Sall ont fait basculer Dakar vers la majorité au pouvoir » Papa Fara Diallo, docteur en sciences politiques, décrypte la situation dans la capitale sénégalaise, où Macky Sall est arrivé en tête, malgré une majorité de votes en faveur des candidats de l’opposition. Sall, comme le prolonge- ment de l’autoroute ou le Train express régional (TER). Adrien Diouf contacts.tfa@gmail.com Acquise à l’opposition de- puis 2009 et l’élection de Khalifa Sall à la mairie de Dakar, la capitale sénéga- laise est l’une des poches électorales les plus convoi- tées par la coalition majori- taire de Macky Sall. Le pré- sident-candidat y est arrivé largement en tête, totalisant à lui seul 48,90 % des voix. Si les votes en faveur de l’opposition restent majo- ritaires, Macky Sall gagne du terrain dans la capitale. Et la consigne de vote en faveur d’Idrissa Seck, don- née par Khalifa Sall, n’a pas eu l’effet escompté. Pour Papa Fara Diallo, docteur en sciences politiques et maître de conférences assi- milé à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, les résultats de la présidentielle laissent augurer une bataille serrée pour les élections locales de décembre 2019. citer le socialiste Mamadou Diop ou le libéral Pape Diop, membre influent du Parti démocratique sénégalais du président Abdoulaye Wade. Sous leurs magistères, la ma- jorité en place a enregistré des résultats importants. Mais en dehors de leur cas, la mairie de Dakar a toujours basculé vers l’opposition. Peut-on considérer les scores de Macky Sall comme une victoire sur l’opposition à Dakar ? POUR CONSTRUIRE UN PROJET EN VUE DE LA PRÉSIDENTIELLE DE 2024 , IL FAUDRA EXISTER AUX LOCALES Dans les quatre départe- ments de Dakar, Macky Sall est arrivé en tête, mais est dépassé par les scores cumulés de l’oppo- sition. Pourquoi Dakar est-il si difficile à conquérir pour le pouvoir en place ? Papa Fara Diallo : La région Dakar concentre environ 23 % de la population sénéga- laise et représente un gre- nier électoral extrêmement important. Mais elle a tou- jours été une zone rebelle, historiquement hostile aux gouvernements successifs. Les seules exceptions ont eu lieu lorsque le maire de la capitale était un membre éminent du parti au pou- voir. On peut notamment À Dakar, Macky Sall a ob- tenu 212 355 voix, alors qu’Idrissa Seck et Ousmane Sonko en cumulent 216 615. On observe les mêmes ten- dances à Pikine, Rufisque et Guediawaye. Même si Macky Sall arrive en tête partout, les résultats de l’ensemble de l’opposition dépassent ceux du président sortant. C’est l’opposition qui a ga- gné Dakar, mais la majorité a clairement gagné du terrain et avance petit à petit vers son objectif ultime, la mairie. Avant les législatives de 2017, alors que Khalifa Sall était déjà en prisonet n’a pas pu battre campagne, Macky Sall n’avait jamais gagné à Dakar. Lors des élections pour le Haut Conseil des collectivités territoriales, la coalition Taxawu Dakar de Khalifa Sall a raflé les trois postes à pourvoir pour Da- kar. Aux municipales de 2014, la Première ministre Ami- nata Touré a été envoyée se présenter à Grand Yoff, fief du maire sortant Kha- lifa Sall, et elle a été battue. Certains s’attendaient à un « effet Khalifa Sall » pour le candidat Idrissa Seck, soutenu par l’ancien maire de Dakar. Celui-ci a-t-il eu l’influence escomptée ? Le report de voix atten- du n’a pas eu lieu. Khalifa Sall était le maître incon- testé de Dakar depuis les locales de 2009, mais son emprisonnement et les dé- fections dans ses rangs l’ont affaibli. Au final, le grenier électoral de l’ancien maire de Dakar a été divisé entre Idris- sa Seck et Ousmane Sonko. Cela suffit-il à expliquer les progrès enregistré par Macky Sall, qui a gagné près de 20 points à Da- kar par rapport à 2012 ? Deux facteurs possibles ont favorisé le bascule- ment partiel de Dakar vers la majorité présidentielle. D’abord l’emprisonne- ment de Khalifa Sall, qui a été déchu de son poste de maire et de député, et le re- jet de sa candidature par le Conseil constitutionnel. Ensuite, la transhumance vers le camp de Macky Sall de certains de ses ex-lieute- nants après sa déchéance. On pense notamment au maire des Parcelles Assai- nies, Moussa Sy, qui a posé de grandes difficultés à son rival Amadou Ba, ministre de l’Économie et des Finances, mais a finalement appor- té son soutien à la majorité quand Khalifa Sall s’est trou- vé en disgrâce. Bamba Fall, maire de la Médina, est le seul proche de Khalifa Sall qui a annoncé ne soutenir personne, ne suivant pas la consigne de vote de Khalifa Sall. Cela laisse penser à cer- tains observateurs qu’il sera le prochain transhumant. Ousmane Sonko a enre- gistré de bons résultats à Dakar, est-il le candidat d’une certaine élite urbaine ? Une partie de la jeunesse urbaine est très sensible aux discours d’Ousmane Sonko. Son projet de société séduit les étudiants de Da- kar ou de Saint-Louis, tout comme une élite assoiffée de changement qui ne se retrouve pas dans le sys- tème de gouvernance actuel. Ousmane Sonko incarne un discours novateur qui fait sens auprès des 15-35 ans, qui représentent plus de 50 % des Sénégalais. À l’inverse, à travers une enquête me- née à Dakar, on a observé que les personnes âgées, les pères et mères de famille ont privilégié le maintien du statu quo et apprécient les réalisations de Macky Entre Macky Sall qui gagne du terrain, Idrissa Seck qui bénéficie actuellement du soutien de Khalifa Sall et l’engouement susci- té par Ousmane Sonko, quels seront pour Dakar les enjeux des élections lo- cales de décembre 2019 ? Même si l’âge légal du vote est de 18 ans, l’engouement que suscite Ousmane Son- ko pourrait peser lourd aux prochaines élections locales, législatives comme lors de la prochaine présidentielle. Depuis les législatives de 2017, Ousmane Sonko est passé du soutien de moins de 1 % à celui de plus 15 % de l’électorat, notamment dans des zones critiques comme Dakar ou Ziguinchor et avec le vote de la diaspo- ra européenne. Mais pour construire un projet en vue de la présidentielle de 2024, il faudra exister aux locales. Les sciences politiques ne donnent pas dans la divi- nation, il faut être prudent, mais on peut imaginer plu- sieurs cas de figure pour les locales de décembre pro- chain. Ousmane Sonko pour- rait se présenter ou décider de soutenir quelqu’un qui lui est favorable. Avec les scores qu’il a enregistrés à Dakar pour la présidentielle, il est sans doute plus dangereux qu’Idrissa Seck, car rien ne dit que ce dernier bénéficiera encore du soutien de Khalifa Sall pour les locales. Taxawu Dakar aurait tout intérêt à présenter sa propre liste. On peut imaginer égale- ment un trio Ousmane Son- ko, Khalifa Sall, Idrissa Seck pour contrer la candida- ture de Benno Bokk Yakaar et être bien représenté au Conseil municipal. Quel que soit le scénario, ce sera très compliqué pour Macky Sall.