Durant la réalisation, je me suis posé pour la première fois la
question - jusqu'alors moins urgente que certaines exigences de
la composition - “Mais qui est qui?”, “Lequel des deux est Jacob,
lequel est son adversaire, qu'il soit ange ou Dieu?”.
Inconsciemment j'associais le orange à Dieu, peut-être influencé
par les traditions indiennes qui font correspondre les trois
couleurs primaires aux trois qualités intrinsèques de la réalité,
aux trois guna: le jaune à sattva, luminosité, pureté, vertu,
sagesse, spiritualité; le rouge à rajas, activité, passion, désir; le
bleu à tamas, ignorance, torpeur, indolence.
Mais ça ne marchait pas par rapport à la disposition des deux
figures. Jusqu'à ce qu'un ami peintre, venu me voir, me dise
«C'est bien, le teint de Jacob! Cela donne le sens de son humanité!».
Toute mon interprétation provisoire s'est retournée d'un seul
coup! Tout collait! C'est la non-couleur qui convient au transcendant.
C'est nous les incarnés, les “colorés”. C'est Jahvé - le J gris
- qui assaille Jacob par derrière et le bloque, qui le domine dans
la confrontation verbale et l'embrasse dans sa bénédiction.
En ce qui concerne les inscriptions, habituellement je mets des
phrases ou des mots dans mes tableaux, ou bien des caractères
graphiques. Je le fais depuis le début de ma production. En
outre, beaucoup d'art visuel utilise depuis toujours les
inscriptions. En Orient, en particulier en Chine et au Japon, c'est
une tradition d'associer aux images la calligraphie de poèmes.
Les fresques médiévales incluent souvent des légendes, les
noms des personnages ou même de vraies phrases. En ce qui
concerne l'art moderne, il suffit de se rappeler “Ceci n'est pas
une pipe” de Magritte ou la Pop art en général qui a sublimé le
langage de la communication de masse (la publicité, la bande
dessinée) et son graphisme.
Utagawa Hiroshige, 1797-1858
Tapisserie di Bayeux, XI siècle