3 perspectives
LES JEUNES N’ ONT PAS CHANGÉ. LE MONDE, SI.
« L es jeunes d’ aujourd’ hui … »
On a tous prononcé cette phrase. Dans une maison, sur un chantier, au détour d’ une réunion, parfois même autour d’ une table. Elle arrive vite, presque naturellement. Elle sert d’ introduction à beaucoup de constats: moins d’ engagement, une difficulté avec l’ effort, un rapport différent à l’ autorité, une forme d’ impatience permanente. Et souvent, la discussion s’ arrête là, comme si tout était dit.
Nous sommes dans une société de consommation. Les jeunes arrivent dans ce monde avec des codes façonnés par cette logique, y compris dans leur rapport à la formation. À nous, de les amener à s’ investir pleinement dans cette expérience.
Pourtant, si l’ on prend le temps de s’ arrêter un instant, une autre lecture apparaît. Et si ce n’ était pas la jeunesse qui avait changé, mais le monde dans lequel elle a grandi?
Ces jeunes n’ ont pas poussé dans le même terreau que nous. Ils ont grandi dans un environnement où tout est immédiat, où l’ attente est devenue presque anormale, où l’ on peut obtenir en quelques secondes ce qui demandait hier du temps et de la persévérance. Ils ont grandi face à des écrans, dans une connexion permanente qui ressemble parfois à une grande solitude. Ils ont grandi dans une société qui parle beaucoup de droits, mais qui accompagne de moins en moins sur les devoirs, qui valorise l’ individu bien plus que le collectif.
L’ arrivée massive des réseaux sociaux est encore récente. Notre modèle de vie en collectivité n’ a pas intégré cet aspect. Des jeunes se retrouvent ensemble physiquement … et échangent pourtant par voie digitale. Ce n’ est ni une critique ni une nostalgie, c’ est un constat lucide.
Et face à cela, que représente le compagnonnage?
Le compagnonnage, c’ est exactement l’ inverse. Le temps long. La présence réelle. Le collectif qui structure. Le cadre qui rassure. L’ exigence qui élève. La transmission par le geste, par la parole, par la vie partagée. Sans toujours le formuler ainsi, le compagnonnage est devenu, au fil du temps, un véritable antidote à ce qui manque aujourd’ hui à beaucoup de jeunes.
Alors la vraie question n’ est peut-être pas: « Pourquoi les jeunes ont-ils changé? » Mais plutôt: « Sommes-nous en train de demander à ces jeunes de s’ adapter à un modèle pensé pour un monde qui n’ existe plus? »
ALORS LA VRAIE QUESTION N’ EST PEUT-ÊTRE PAS: « POURQUOI LES JEUNES ONT-ILS CHANGÉ? » MAIS PLUTÔT: « SOMMES-NOUS EN TRAIN DE DEMANDER À CES JEUNES DE S’ ADAPTER À UN MODÈLE PENSÉ POUR UN MONDE QUI N’ EXISTE PLUS? »
Historiquement, le compagnonnage n’ a jamais été figé. S’ il a traversé les siècles, ce n’ est pas parce qu’ il a résisté au changement, mais parce qu’ il a su adapter la forme pour préserver le fond. Les maisons, les parcours, l’ organisation, le Tour de France, tout cela a déjà évolué. Non pas pour suivre l’ air du temps, mais pour rester fidèle à l’ essentiel: permettre à des jeunes de s’ élever par le métier, par le collectif, par l’ exigence. Transmettre n’ a jamais voulu dire reproduire. Chaque génération a reçu un héritage. Et chaque génération a dû trouver la bonne manière de le transmettre à la suivante.
Notre responsabilité aujourd’ hui est peut-être exactement là. Non pas rendre le compagnonnage moins complexe, mais rendre son accès possible à des jeunes qui ne sont pas armés de la même manière que nous l’ étions. Non pas baisser l’ exigence, mais renforcer l’ accompagnement. Non pas renoncer au cadre, mais expliquer davantage son sens.
La création en 2025 du service Vie en compagnonnage ne vient pas de nulle part. Elle fait suite à une demande claire des élus en Conseil d’ orientation: nous ne savons plus toujours comment comprendre et accompagner les jeunes aujourd’ hui. Elle fait aussi suite à l’ interpellation directe de jeunes lors des Assises de 2024, allant jusqu’ à exprimer que des comportements inappropriés en maison n’ étaient pas systématiquement traités et que, pour certains, ils ne se sentaient pas toujours en sécurité.
Il met au cœur d’ un même dispositif des compétences parfois déjà existantes: l’ habitat jeune, l’ accompagnement socio-éducatif, notre démarche singulière de transmission, l’ accompagnement des prévôts.
Mais cet accompagnement ne peut pas reposer uniquement sur une organisation. Il repose d’ abord sur des femmes et des hommes. Et au cœur de cette mission, il y a une figure essentielle, parfois trop discrète, parfois insuffisamment reconnue: la ou le Compagnon sédentaire.
Il nous est parfois remonté par des Compagnons sédentaires qu’ en arrivant dans une maison, elles ou ils trouvent des jeunes très occupés, très sollicités et, en même temps, une impression que
# 357 / Mars- avril 2026