Journal #355 - Web | Page 22

22 compagnons [ transmission ]
Travail de Réception de Manceau réalisé à Marseille en 1972.
sons d’ accueil récemment acquises par ce mouvement impulsé par Jean Bernard, La Fidélité d’ Argenteuil. Alors que la mort de leur mère aurait pu les précipiter dans la misère, ils accèdent, grâce à leur ténacité et résilience, au formidable ascenseur social qu’ offre le compagnonnage.
LA DEUXIÈME GÉNÉRATION Sans forcément le vouloir, les pères influencent souvent l’ orientation professionnelle de leurs fils.
À l’ issue de son apprentissage en menuiserie à l’ Institut Lemonier de Caen, mon cousin Thomas part sur le Tour de France. Il débute à Strasbourg où il est adopté en 1992. Reçu à la Sainte- Anne de Tours en 1998, Thomas l’ Îlede-France devient maître de stage à Angers, puis au Mans, avant de se fixer à Cholet. Son frère Nicolas choisit la voie de serrurier-métallier. Adopté avec le nom de province Île-de-France au Mans en 1994, il interrompt prématurément son Tour de France après son service militaire.
De mon côté, je commence en 1994 mon apprentissage de boulanger au CFA de la rue Littré à Tours. Adopté à Strasbourg en 1997, je suis reçu à Paris en 2001. Portant le nom d’ Alsacien l’ Enfant du Courage, je prends la gâche de maître de stage à Nîmes entre 2002 et 2004.
Fabien, mon plus jeune cousin, devient charpentier comme son père. Adopté à Saint-Étienne en mars 2004, Toulousain quitte toutefois le mouvement en 2008 alors qu’ il est à Angoulême.
Deux à trois décennies après le Tour de France de nos pères, le compagnonnage porte toujours les mêmes valeurs. Il a simplement évolué avec un réseau d’ accueil plus élargi, une formation ouverte à l’ apprentissage et des points de passage implantés un peu partout dans le monde. Nous, la deuxième génération de Gaudré, avons tous réalisé une étape de notre Tour de France hors métropole. Nous portons également un nom de province loin de l’ ancrage mayennais, en référence à l’ endroit où nos parents se sont sédentarisés avant nos naissances respectives.
LES FEMMES Les deux générations que je viens d’ évoquer ont réalisé leur Tour de France dans un compagnonnage encore exclusivement masculin, où seule la Mère des Compagnons était alors reconnue. La sœur aînée de mon père et de mes oncles s’ appelle Monique. Elle habite Château-Gontier dans la Mayenne. Pour des raisons professionnelles, son mari Jacques doit s’ établir à Nantes. Elle cherche un travail et répond à une annonce parue dans le journal Ouest- France dans laquelle les Compagnons du Devoir recherchent une personne chargée de l’ accueil, de l’ hôtellerie et de la restauration. Elle est embauchée en qualité d’ économe en 1983 et devient dame hôtesse en 1985. Le 7 juillet 1987, elle est reçue Mère des Compagnons du Devoir de la maison de Nantes, fonction qu’ elle occupe jusqu’ à son départ à la retraite en 2006.
D’ autres femmes de la famille trouvent également leur place dans cet univers alors réservé aux hommes. Ma cousine Anne est secrétaire-comptable à la maison des Compagnons de Rennes de 1988 à 1992. Ma sœur Maryse travaille à temps partiel à la Librairie du Compagnonnage de Paris entre 1994 et 1997. Blandine, mon autre cousine, enseigne le français en cours du soir aux apprentis et itinérants, dans la magnifique bibliothèque du siège de Nantes, entre 1999 et 2003.
LES COUSINS PAR ALLIANCE C’ est aussi grâce aux mariages de plusieurs de mes cousines que d’ autres Compagnons de cette époque intègrent notre famille. Éric, jeune maçon, lit la Règle en 1983. Adopté à Toulouse l’ année suivante, Périgord est reçu à Lyon en 1989 sous le nom de La Rigueur de Sourzac. En 1992, avant de devenir maître de stage à Nantes puis à Toulouse, il épouse ma cousine Anne, qu’ il avait rencontrée deux ans plus tôt à Rennes.
Franck réalise son Tour de France en tant que serrurier-métallier. Reçu à Reims en 1991, Franck le Landais s’ unit à ma cousine Florence, avec qui il aura deux enfants. Emmanuel, chaudronnier, est reçu en 1991 en deux parties: d’ abord à Saint-Étienne, puis à la Sainte-Catherine de Toulouse. Picard le Noble Cœur épouse ma cousine Élisabeth en 1995, lors d’ une fête célébrée dans la belle salle à manger de la maison des Compagnons de Nantes.
Frédéric commence son apprentissage en 1985 comme maçon. Juste après l’ obtention de son CAP, il fait la connaissance de ma cousine Myriam. Adopté Angevin, il quitte prématurément les Compagnons du Devoir, l’ amour étant souvent plus fort que le Tour de France; il épouse Myriam en 1992.
Thierry, serrurier-métallier, voit frapper sur sa couleur le labyrinthe et la tour de Babel à Nancy en 1987, puis les quatre autres symboles de la Grande Règle à Bordeaux en 1993. Thierry le Nantais épouse ma cousine Céline en 1996.
En cette fin de xx e siècle, les femmes ne pouvaient pas encore s’ engager sur le Tour de France. En épousant, à leur manière le compagnonnage, plusieurs de mes cousines ont contribué à faire croître le nombre de cannes et de couleurs au sein de notre famille.
# 355 / Novembre-décembre 2025