[ transmission ] compagnons 21
UNE FAMILLE AU CŒUR du compagnonnage
De la Mayenne aux maisons de Compagnons, trois générations de la famille Gaudré ont trouvé dans le compagnonnage une école de vie, un ascenseur social et une chaîne de valeurs transmises des années jusqu’ à aujourd’ hui.
P lusieurs familles tissent leur destin dans le sillage du compagnonnage, s’ y inscrivant comme on suit un fil d’ or, de génération en génération, de main en main. La mienne en fait partie. Celle que je m’ apprête à vous raconter est celle des Gaudré, d’ une transmission, d’ un héritage vivant et d’ une fidélité silencieuse, puisant pourtant sa source dans un drame: le vendredi 6 août 1954, ma grand-mère Madeleine s’ éteint à 39 ans, laissant derrière elle sept orphelins, dont un nourrisson.
UNE FRATRIE S’ ENGAGE SUR LE TOUR DE FRANCE Dans une France rurale tout juste sortie d’ une terrible guerre, devenir veuf si prématurément bouleverse inévitablement la trajectoire des enfants. Il est difficile, pour mon grand-père Arsène, cantonnier d’ Argenton-Notre-Dame dans la Mayenne, de nourrir toutes les bouches. Ayant terminé leur apprentissage, les fils aînés ne peuvent plus être une charge pour le foyer.
Louis Loison, Aspirant maçon et cousin germain, partage son expérience du compagnonnage avec Albert, le deuxième de la fratrie. C’ est le déclic pour ce jeune ouvrier maçon, qui s’ engage sur le Tour de France à Angers, est adopté à Nantes en 1958, effectue son service militaire en Algérie pendant la guerre, puis est reçu à Paris en 1962 sous le nom de La Générosité de Gennes-sur-Glaize, avant de prendre la gâche de prévôt à Nantes.
Son frère Christian emprunte le même chemin. Après trois années d’ apprentissage en menuiserie, il est adopté à Angers en 1966, puis fait étape à Nantes, La Rochelle, Saint-Étienne, Reims et Albi. Entièrement absorbé par le premier stage d’ escalier courbe organisé par le pays Morin, Pierre le Saintonge, il passe à côté des événements de Mai 68. Reçu à Toulouse en 1969, Christian le Manceau poursuit ses années de Devoir à Strasbourg et aux Ateliers Saint-Jacques de Coubertin, où il devient Meilleur Ouvrier de France en 1972, expert en escaliers, y poursuivant toute sa carrière professionnelle.
Leur frère Alain, mon père, choisit le métier de plombier qu’ il perfectionne sur le Tour de France. Adopté à Bordeaux en 1968, il réalise son travail de Réception à Marseille et est reçu à Tours en 1972 sous le nom de Manceau le Courageux. En 1975, l’ année de son mariage, il s’ engage comme prévôt à Strasbourg, une gâche qu’ il occupe durant cinq ans. Roger, le benjamin des garçons, devient charpentier; réalisant un Tour de France de dix années, il est adopté à Bordeaux en 1970 et reçu à Nantes en 1976 sous le nom de Manceau la Persévérance.
Ma grand-mère avait donné naissance à cinq fils. Seul l’ aîné ne deviendra pas Compagnon. Après un apprentissage en menuiserie à Angers, Bernard effectue cependant une petite année en qualité de stagiaire à la maison des Compagnons
Réception de Monique en 1987 – autour d’ elle, de gauche à droite: Albert, Christian, Alain et Roger.
de Nantes en 1959. Déjà âgé de 23 ans, il ne s’ engage pas sur le Tour de France, mais fonde l’ entreprise Art et Bâtiment avec le Compagnon menuisier Guerry et deux autres associés qu’ ils codirigeront ensemble jusqu’ à leur retraite.
Les fils d’ Arsène Gaudré ont ainsi côtoyé la jeune Association Ouvrière des Compagnons du Devoir, fondée en 1941. Sous l’ élan des Trente Glorieuses, ils contribuent à la construction de plusieurs mai-
# 355 / Novembre-décembre 2025