Une coque en voie de perdition
Ressusciter un bateau « qui a fait son temps »
Steredenn Vor
Histoire d ’ un bateau opiniâtre
Christiane Marchocki
Le patrimoine nautique est , lui aussi , le reflet de l ’ histoire locale et , par conséquent , de l ’ Histoire . Notre littoral est fécond en événements qui ont trait à la mer , ressource vitale pour la population . Il s ’ ensuit un attachement pour les embarcations qui lui permettent de vivre : commercer , se déplacer , explorer … la pêche étant le rôle premier , elle permet de se nourrir et de vendre .
Les bateaux , comme les humains , ont souvent une vie compliquée . On pourrait dire , plusieurs vies . C ’ est le cas de ce « voilier de travail », dernier maquereautier croisant dans nos eaux locales . Construit en bois , selon l ’ architecture ancienne et traditionnelle . La Turballe est son port d ’ attache .
Une coque en voie de perdition
« Steredenn Vor », ou étoile de mer , tel est son nom désormais , est né , en 1946 , dans le chantier Guénec , situé à Étel , destiné à un pêcheur de Hoëdic , fixé à La Turballe . Ce bateau , un « misainier 1 », voué à la pêche aux casiers et plus précisément aux crustacés , s ’ appelait à l ’ origine , Étoile filante . Notons au passage que les « crabes de terre », selon l ’ expression locale , capturés parmi les écueils qui foisonnent depuis la pointe de Quiberon à Hoëdic , et au-delà , en passant par Houat , cuits à l ’ eau du large , sont un délice . Ce modeste bateau 7 mètres de long , un bau 2 de 2,25 m , a failli disparaître comme beaucoup d ’ autres de ses congénères . Il achevait ses jours dans le port de La Turballe . Son propriétaire , ne pouvant se résoudre à sa démolition , cherchait à le vendre . Qui est assez peu réaliste , en 2014 , pour acheter une coque en voie de perdition , si ce n ’ est un cénacle de quelques amis passionnés , « un tantinet roman-
1 - Ce bateau ne portait qu ’ une seule voile en forme de trapèze . 2 - Largeur maximale d ’ un bateau . tiques », et bien peu réalistes . Chacun participe à la facture et aux réparations , l ’ association Steredenn Vor possède , maintenant , ce vestige des temps anciens , où la voile , énergie inépuisable , régnait encore un peu .
Ressusciter un bateau « qui a fait son temps »
La peinture cache la pourriture du bois , les voies d ’ eau sont un révélateur . Dix-huit mois de travail remettent ce vieillard sur l ’ eau : on découvre 30 kg de goudron dans les fonds , on change la moitié des bordés au-dessus de la flottaison ( planches situées au-dessus de l ’ eau ), Les membrures ne valent pas mieux . Une vue d ’ ensemble de celles-ci fait penser aux côtes d ’ une cage thoracique . Tout coûte cher . Pour faire face à ce problème bien connu , les associés , plus ou moins musiciens , créent un groupe musical éponyme : Steredenn Vor . Ils interprètent un répertoire de chants de marins , de chants irlandais , bretons , ces mélodies qui parlent à leur sensibilité , caractéristique commune , dont l ’ écho crée leur succès . La cassette , au sens premier du mot , subvient au budget . C ’ est l ’ esprit moderne au secours du passé . C ’ est aussi la passion au secours de l ’ improbable : ressusciter un bateau « qui a fait son temps ». Désormais , on voit ce voilier ancêtre , lors de fêtes nautiques sur la Vilaine , dans le Golfe du Morbihan , aux réunions des vieux gréements … Mais , décidément , ce bateau , vaillant comme ses parrains , est infiniment moins sûr qu ’ eux .
130 — HISTOIRE & PATRIMOINE - n ° 105 - juillet 2023