fenêtre est différent , mais chaque jour il est le même . La rade se vide . Nous y serons bientôt seuls avec quelque irréparable rafiot de la côte et le magasin , utile entrepôt , ancienne beauté de notre flotte , sous le nom de frégate La Vénus , élégante , rapide , devenue une vieille femme usée par le temps , les hommes l ’ ont dépouillée de ses attraits jusqu ’ à son dernier jour selon leur plan d ’ exploitation . Je me suis beaucoup occupé aujourd ’ hui . La journée n ’ a pas été longue parce qu ’ elle a été bien employée . Je suis allé encore ce soir à terre pour visiter mes malades . Ils vont tous mieux . J ’ ai trouvé le curé attristé , en pleine conscience , mais comment va-t-il faire quand il sera seul ? Il m ’ a parlé de la Pâques et me parait fort inquiet . J ’ hésite à me mettre complètement à sa disposition . Ma manière de faire et de voir ne s ’ accorde pas et nous aurions inévitablement quelque petite affaire ensemble . Je ne puis cependant continuellement demeurer dans l ’ oisiveté , à côté d ’ un travail nécessaire . Nous verrons .
11 janvier 1851
Toute la journée dans ma chambre . La température y est excellente . On dit qu ’ il fait chaud sur le pont . Dans ma cabine , je quitte ma soutane , et je suis bien . Il est bien ennuyeux d ’ entendre débiter des maximes fausses avec un imperturbable aplomb , bâtir des théories sociales sur la vie , avec une profonde admiration de soi-même , rien de plus blessant pour l ’ oreille , comme ce bruit d ’ applaudissement intérieur dont certains accompagnent leurs balourdises non contredites . Heureux ceux qui savent maîtriser les humeurs qu ’ ils éprouvent à la longue . J ’ avais eu ce bruit tous ces jours-ci . Ce soir , j ’ ai failli , il m ’ est échappé une assertion que je craignais inacceptable . On m ’ est tombé dessus . Je n ’ ai pas ramassé ma phrase assez vite . Allons ! tiensle-toi pour dit . Tu ôteras ton chapeau avec un profond respect devant toute espèce de sottises . Tu n ’ en perdras pas le moindre petit fil , tu te laisseras couper , tailler , frapper d ’ estoc et de taille , par de vieux radotages qui t ’ écorcheront sans te blesser et tu ne mettras jamais la main sur la poignée d ’ une lame de quelque bonne trempe que ce soit . Patience ! la fin de ton martyre ne sera pas l ’ éternité . En toute justice , tu ne la mérites pas , mais ce sera le bonheur de revoir et d ’ embrasser tes amis . N ’ y a-t-il donc pas là de quoi te soutenir ?
12 janvier 1851
Dimanche . Je devais aller aujourd ’ hui à terre pour y dire quelques mots à l ’ issue des vêpres . Quand j ’ ai vu le curé et le vicaire malades , je me suis offert , tout bêtement , comme j ’ ai fait tant de fois . Je pensais leur faire plaisir , leur épargner une fatigue . Puis en y regardant de plus près , j ’ ai cru voir qu ’ on ne s ’ en souciait que d ’ une certaine sorte et qu ’ on prenait ma complaisance pour un désir qu ’ on voulait bien satisfaire . On me supposait peut-être un orateur ambulant , heureux d ’ avoir quelques planches pour y parader . Non , non , non . Je suis resté chez moi . J ’ avais pris soin , hier , de me dégager tant bien que mal de ma parole qui m ’ a été rendue , d ’ assez bonne grâce . Chacun chez soi et la chaleur pour tous . Dieu me préserve de vouloir jamais attirer à moi la plus légère parcelle de considération pour deux raisons . C ’ est que je n ’ ai que faire de la considération de gens que je n ’ aime pas , que je ne reconnais pas . Je ne ferai jamais souffrir sciemment personne dans son amour propre par aucune rivalité . Cependant , j ’ avoue que tout ce qui précède n ’ est que conjecture . Maintenant , je maintiens une opinion que je tenais depuis longtemps réprimée . C ’ est que le dimanche ne ressemble pas du tout , sur la côte d ’ Afrique aux autres jours . Il y a quelque chose dans l ’ air qui nous le fait rappeler … Mais , voici du nouveau … au loin une voile blanche … un trois-mâts venant de Saint-Louis , venant du nord , peut-être de France … avec nos lettres ! Dieu , un si grand bonheur … le troismâts vient de mouiller , il arrive de Bordeaux , mais pas de lettre pour moi . Sa traversée a été très belle , il est sorti de sa rivière il y a seulement 22 jours . Allons , reprenons mon espérance , ce léger bagage qui allège tous les autres et poursuivons notre route puisque nous sommes condamnés à attendre encore 11 mois la fatale marche , marche … Nous avons eu ce soir à dîner un monsieur et une dame de Gorée . Ils m ’ ont fait savoir une chose qui me contrarie vivement . J ’ avais cru dégager une parole donnée imprudemment , le curé n ’ a pas jugé de même . Il a annoncé ce matin à la grand-messe son sermon pour vêpres prêché par l ’ aumônier de la station . Quel goût pour le trombone et la grosse caisse , et cela pour un pauvre homme qui avait peine à jouer de la flûte , à demi pulmonaire , et qui ne voulait pas chanter un air tout simple sur le ton le plus commun de peur que les oreilles nègres ne comprissent rien à sa musique ! Me voilà probablement engagé . Il me faudra payer dimanche la dette que cette annonce publique m ’ a fait contracter envers les dames de Gorée qui me dit-on , ont pris le chemin de l ’ église pour entendre l ’ aumônier .
Christiane Marchocki
juillet 2021 - HISTOIRE & PATRIMOINE - n ° 101 — 163