A
PRENDRE ET RECEVOIR - 43
COMMENT L' LGORITHME
A TUÉ LE ROMANTISME
Annabelle Chauvet
TEMPÊTE DANS LE MONDE DE LA SÉDUCTION : UNE ENQUÊTE PASSIONNANTE
SUR TINDER RÉVÈLE LE FONCTIONNEMENT PEU RELUISANT DE L'APPLICATION.
D
imanche, 22 heures. Malgré un flirt éméché dans un bar
la veille, l'envie d'être à deux pour vaincre la mélancolie
de la fin du week-end pointe le bout de son nez. Une seule
solution : allumer Tinder. Quoi de mieux au fond, que de
séduire en pyjama au chaud dans son lit tout en regardant
une énième fois un épisode de Friends ? L'application
de rencontres créée en 2012 et arrivée en France l'année
suivante compte, dès 2015, 60 millions d'abonnés.
Accessible et ludique, elle poursuit le travail entrepris
par des sites comme Meetic ou Adopte un mec. Pourtant,
l'entreprise aux 800 millions de dollars de chiffre d'affaires
en 2018 n'est pas si romantique qu'elle n'y paraît.
Judith Duportail, journaliste et membre du collectif Les
Journalopes, s'est penchée sur l'épineux dossier Tinder
pour mieux comprendre l'application qui s'est immiscée
dans nos vies et a bouleversé les rapports de séduction.
Elle a publié en février 2019 aux éditions de la Goutte d'or,
L'amour sous algorithme, un livre aussi touchant que
passionnant, reprenant sa longue enquête. L'autrice raconte
tout. Son expérience de l'application,
ses doutes, ses difficultés face à la
puissance de l'entreprise américaine. Le
principe est simple sur Tinder, une fois
connecté, il suffit de swiper (glisser) la
photo des prétendants sur l'écran de
votre smartphone, vers la droite pour être mis en contact
(le fameux match) ou vers la gauche, pour que l'appli nous
propose en une fraction de seconde un nouveau profil. Au-
delà de l'aspect consumériste souvent reproché à Tinder et
théorisé par la sociologue Eva Illouz, Judith Duportail s'est
interrogée sur la façon dont l'algorithme choisit de mettre en
relation les individus, car s'il n'y a pas de hasard dans la vie, il
y en a encore moins en informatique.
Ces données peuvent aussi être utilisées à d'autres fins. Après
de nombreux efforts, l'autrice de L'amour sous algorithme a
réussi à obtenir de l'application qu'elle lui délivre l'ensemble
des données privées collectées sur elle. Le bilan est sans
appel : elle reçoit un document de 800 pages contenant tous
les détails de ses relations épistolaires sur le net ainsi que
des informations personnelles, susceptibles d'être confiées à
d'autres entreprises en vues d'élargir leur marché, à la façon
de Cambridge Analytica*. Méfiance donc.
L'algorithme, puissant et protégé par les droits d'auteur, a fait
l'objet d'un dépôt de brevet. Judith Duportail constate alors
que les informations collectées par Tinder lui permettent
d'affiner, pour ne pas dire manipuler, la sélection des profils
proposés aux inscrits. Le brevet apprend que « le serveur
peut être configuré pour rechercher des similitudes d'intérêts,
de lieu de naissance (…), de responsabilité parentale ou
de mots-clés pour identifier les utilisateurs qui pourraient
partager l'impression qu'ils sont faits pour être ensemble. »
à l'aide d'un outil de reconnaissance visuelle lui permettant
« L'algorithme de Tinder attribue une note à
chacun et classe les inscrits selon leur niveau
de désirabilité. »
Sa première découverte est l'existence d'une note de
désirabilité pour chacun, un « elo score ». Elle explique :
« Le elo score fait partie d'une branche spécifique des
mathématiques – la théorie des jeux- qui étudie et tente
de modéliser les choix des individus en interactions ». En
combinant plusieurs données (nombres de swipes reçus,
qualité des photos, nombre de mots et syllabes utilisés
lors des conversations, etc), l'algorithme de Tinder attribue
une note à chacun et classe les inscrits selon leur niveau
de désirabilité. « C'est un crime parfait cette affaire. Tinder
aurait-il créé un algorithme injuste, qui mettrait les moches
avec les moches et les beaux avec les beaux ? Y aurait-il une
hiérarchie sexuelle basée sur les elo scores de chacun ? Tinder
offrirait-il la possibilité à chaque utilisateur d'échapper à son
propre algorithme en payant ? » se demande la journaliste.
La réponse est oui.
d'analyser les ressemblances sur les photos. La supercherie
atteint son paroxysme. Toute rencontre semble parfaitement
orchestrée par un algorithme, contrairement à l'idée de
destinée mise en valeur par Tinder.
En fouillant un peu plus, la journaliste constate la misogynie
latente de Tinder. Elle s'appuie sur les travaux de la
scientifique Jessica Pidoux qui écrit à propos de Tinder : « Le
brevet dessine un algorithme qui se laisse la possibilité de
favoriser la mise en relations d'hommes plus âgés avec des
femmes plus jeunes, moins riches et moins diplômées », et
bien sûr, l'inverse est impensable. À méditer, avant de réaliser
l'un des 45 millions de swipes quotidiens français ...
----------------------------
L'Amour sous algorithme,
Editions Goutte-d'Or,
2019, 234 pages, 17 €
*L'entreprise, en récoltant des
données sur Facebook, a permis
aux équipes de Donald Trump
de préparer leur campagne pour
influencer au mieux les électeurs.