Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Page 43

A PRENDRE ET RECEVOIR - 43 COMMENT L' LGORITHME A TUÉ LE ROMANTISME  Annabelle Chauvet TEMPÊTE DANS LE MONDE DE LA SÉDUCTION : UNE ENQUÊTE PASSIONNANTE SUR TINDER RÉVÈLE LE FONCTIONNEMENT PEU RELUISANT DE L'APPLICATION. D imanche, 22 heures. Malgré un flirt éméché dans un bar la veille, l'envie d'être à deux pour vaincre la mélancolie de la fin du week-end pointe le bout de son nez. Une seule solution : allumer Tinder. Quoi de mieux au fond, que de séduire en pyjama au chaud dans son lit tout en regardant une énième fois un épisode de Friends ? L'application de rencontres créée en 2012 et arrivée en France l'année suivante compte, dès 2015, 60 millions d'abonnés. Accessible et ludique, elle poursuit le travail entrepris par des sites comme Meetic ou Adopte un mec. Pourtant, l'entreprise aux 800 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2018 n'est pas si romantique qu'elle n'y paraît. Judith Duportail, journaliste et membre du collectif Les Journalopes, s'est penchée sur l'épineux dossier Tinder pour mieux comprendre l'application qui s'est immiscée dans nos vies et a bouleversé les rapports de séduction. Elle a publié en février 2019 aux éditions de la Goutte d'or, L'amour sous algorithme, un livre aussi touchant que passionnant, reprenant sa longue enquête. L'autrice raconte tout. Son expérience de l'application, ses doutes, ses difficultés face à la puissance de l'entreprise américaine. Le principe est simple sur Tinder, une fois connecté, il suffit de swiper (glisser) la photo des prétendants sur l'écran de votre smartphone, vers la droite pour être mis en contact (le fameux match) ou vers la gauche, pour que l'appli nous propose en une fraction de seconde un nouveau profil. Au- delà de l'aspect consumériste souvent reproché à Tinder et théorisé par la sociologue Eva Illouz, Judith Duportail s'est interrogée sur la façon dont l'algorithme choisit de mettre en relation les individus, car s'il n'y a pas de hasard dans la vie, il y en a encore moins en informatique. Ces données peuvent aussi être utilisées à d'autres fins. Après de nombreux efforts, l'autrice de L'amour sous algorithme a réussi à obtenir de l'application qu'elle lui délivre l'ensemble des données privées collectées sur elle. Le bilan est sans appel : elle reçoit un document de 800 pages contenant tous les détails de ses relations épistolaires sur le net ainsi que des informations personnelles, susceptibles d'être confiées à d'autres entreprises en vues d'élargir leur marché, à la façon de Cambridge Analytica*. Méfiance donc. L'algorithme, puissant et protégé par les droits d'auteur, a fait l'objet d'un dépôt de brevet. Judith Duportail constate alors que les informations collectées par Tinder lui permettent d'affiner, pour ne pas dire manipuler, la sélection des profils proposés aux inscrits. Le brevet apprend que « le serveur peut être configuré pour rechercher des similitudes d'intérêts, de lieu de naissance (…), de responsabilité parentale ou de mots-clés pour identifier les utilisateurs qui pourraient partager l'impression qu'ils sont faits pour être ensemble. » à l'aide d'un outil de reconnaissance visuelle lui permettant « L'algorithme de Tinder attribue une note à chacun et classe les inscrits selon leur niveau de désirabilité. » Sa première découverte est l'existence d'une note de désirabilité pour chacun, un « elo score ». Elle explique  : « Le elo score fait partie d'une branche spécifique des mathématiques – la théorie des jeux- qui étudie et tente de modéliser les choix des individus en interactions ». En combinant plusieurs données (nombres de swipes reçus, qualité des photos, nombre de mots et syllabes utilisés lors des conversations, etc), l'algorithme de Tinder attribue une note à chacun et classe les inscrits selon leur niveau de désirabilité. « C'est un crime parfait cette affaire. Tinder aurait-il créé un algorithme injuste, qui mettrait les moches avec les moches et les beaux avec les beaux ? Y aurait-il une hiérarchie sexuelle basée sur les elo scores de chacun ? Tinder offrirait-il la possibilité à chaque utilisateur d'échapper à son propre algorithme en payant ? » se demande la journaliste. La réponse est oui. d'analyser les ressemblances sur les photos. La supercherie atteint son paroxysme. Toute rencontre semble parfaitement orchestrée par un algorithme, contrairement à l'idée de destinée mise en valeur par Tinder. En fouillant un peu plus, la journaliste constate la misogynie latente de Tinder. Elle s'appuie sur les travaux de la scientifique Jessica Pidoux qui écrit à propos de Tinder : « Le brevet dessine un algorithme qui se laisse la possibilité de favoriser la mise en relations d'hommes plus âgés avec des femmes plus jeunes, moins riches et moins diplômées », et bien sûr, l'inverse est impensable. À méditer, avant de réaliser l'un des 45 millions de swipes quotidiens français ...  ---------------------------- L'Amour sous algorithme, Editions Goutte-d'Or, 2019, 234 pages, 17 € *L'entreprise, en récoltant des données sur Facebook, a permis aux équipes de Donald Trump de préparer leur campagne pour influencer au mieux les électeurs.