Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Page 15

DANS TA BOUCHE - 15 ALORS, C’EST BON ? OUI, C’EST BEAU !  Marion Le Guenic  Amélie Barnathan D ’abord dans les publicités et maintenant sur les réseaux sociaux, le phénomène « food porn » est partout et ne cesse de nous faire saliver. Que l’on en soit spectateur ou acteur, la starisation de nos plats s’est fait une place de choix dans notre société. Menu pouvant heurter la sensibilité des plus jeunes Un fond noir, une lumière avantageuse, la pub commence sur un fond de musique sensuelle : la tranche de pain apparaît, le steak s’y pose délicatement, le fromage vient le caresser, s’en suit le bacon, la salade… Plan final, un burger épais, gourmand, tu le veux... maintenant ! Le géant McDonald's est l’un des rois du « food porn », cette technique théorisée dans les années 80 qui consiste à rendre sexy ce que l’on ingurgite. L’idée est de susciter le désir, provoquer l’envie, à renfort de plans travaillés et de retouches photos. Un café noir qui coule dans une tasse, une poire qui se recouvre d’un coulis chocolat, une brioche dodue et dorée… Les produits sont magnifiés, fignolés, et capturés de façon quasi-érotique en s’attardant sur leurs courbes et leurs textures. Nos sens sont éveillés par le visuel : désir et appétit se mélangent. Le parallèle à la pornographie réside dans le double effet de ces images attrayantes. Elles créent de l’excitation, oui, mais leurs mises en scènes exagérées les font devenir presque irréelles, tout comme des coïts improbables. Ce burger arrive à te donner envie, même si dans le fond, tu sais bien qu’il sera loin de ressembler à ça une fois dans ton assiette. S’éveille alors en toi ce léger sentiment de culpabilité quand tu te vois tomber dans le panneau des publicitaires qui arrivent à te faire saliver en seulement quelques plans bien tournés. « Cette technique théorisée dans les années 80 qui consiste à rendre sexy ce que l’on ingurgite. » Un smartphone à côté de la fourchette Avec l’avènement des réseaux sociaux axés sur l’image, comme Instagram et Pinterest, la pornographie alimentaire a pris une nouvelle tournure. Sous le mot clé #foodporn, des centaines de millions de photos sont publiées chaque année. Armé·e·s de smartphones et de filtres Instagram, les « foodies » ont développé la fâcheuse manie de photographier et partager tout ce qui arrivera dans leur estomac. C’est vrai que c’est tentant d’immortaliser cet oeuf mollet au jaune coulant ou cette 4 fromages suintante… Alors que certain·e·s restaurateur·rice·s voyaient au départ ces tendances comme une pollution de l’expérience gustative, la grande majorité mesure aujourd’hui leur avantage considérable. En utilisant et valorisant le contenu visuel créé par ses adeptes, les restaurants bénéficient d’une communication gratuite et d’un fort taux de recommandation. Ces photos sont comme un Trip Advisor, mais en moins critique et en plus joli ! Mais à l’heure où tout semble devoir être esthétique, du café latte au bol de soupe, les nouveaux établissements tendances n’ont presque plus le droit à l’erreur : si le menu n’est pas « instagrammable », ça pourrait passer à la trappe ! De plus en plus d’épicurien·e·s connecté·e·s s’improvisent même « foodstylist » (le nouveau hashtag qui fait fureur) : chez eux, ils créent de véritables ambiances autour de chacun de leurs plats, avec mise en scène, vaisselle stylée et fleurs comestibles. Tout ça partagé au monde entier qui peut alors se rincer l’oeil et se creuser l’appétit. Car pour certain·e·s, c’est devenu un vrai plaisir coupable : au lieu de mater une série, ce sont les vidéos de recettes courtes Tasty ou les comptes de photos de cônes de glaces dégoulinants et d’açaï bowl colorés qui sont consultés frénétiquement en mangeant des coquillettes au jambon… Grâce au digital, l’excitation gustative est donc à portée de doigts… qu’on aime regarder, ou y participer ! Tout comme le ras-le-bol face à un porno caricatural, on peut se demander si les photos de plats scénarisées à outrance n’arriveront pas finalement à nous donner la nausée. 