DANS TA BOUCHE - 15
ALORS, C’EST BON ?
OUI, C’EST BEAU !
Marion Le Guenic Amélie Barnathan
D
’abord dans les publicités et maintenant sur les
réseaux sociaux, le phénomène « food porn » est
partout et ne cesse de nous faire saliver. Que l’on en
soit spectateur ou acteur, la starisation de nos plats
s’est fait une place de choix dans notre société.
Menu pouvant heurter la sensibilité des plus
jeunes
Un fond noir, une lumière avantageuse, la pub
commence sur un fond de musique sensuelle : la
tranche de pain apparaît, le steak s’y pose délicatement,
le fromage vient le caresser, s’en suit le bacon, la
salade… Plan final, un burger épais, gourmand, tu le
veux... maintenant ! Le géant McDonald's est l’un des
rois du « food porn », cette technique théorisée dans
les années 80 qui consiste à rendre sexy ce que l’on
ingurgite. L’idée est de susciter le désir, provoquer
l’envie, à renfort de plans travaillés et de retouches
photos. Un café noir qui coule dans une tasse, une
poire qui se recouvre d’un coulis chocolat, une brioche
dodue et dorée… Les produits sont magnifiés, fignolés,
et capturés de façon quasi-érotique en s’attardant sur
leurs courbes et leurs textures. Nos sens sont éveillés
par le visuel : désir et appétit se mélangent. Le parallèle
à la pornographie réside dans le double effet de ces
images attrayantes. Elles créent de l’excitation, oui,
mais leurs mises en scènes exagérées les font devenir
presque irréelles, tout comme des coïts improbables.
Ce burger arrive à te donner envie, même si dans le
fond, tu sais bien qu’il sera loin de ressembler à ça
une fois dans ton assiette. S’éveille alors en toi ce léger
sentiment de culpabilité quand tu te vois tomber dans
le panneau des publicitaires qui arrivent à te faire
saliver en seulement quelques plans bien tournés.
« Cette technique théorisée
dans les années 80 qui
consiste à rendre sexy ce que
l’on ingurgite. »
Un smartphone à côté de la fourchette
Avec l’avènement des réseaux sociaux axés sur l’image,
comme Instagram et Pinterest, la pornographie
alimentaire a pris une nouvelle tournure. Sous le
mot clé #foodporn, des centaines de millions de
photos sont publiées chaque année. Armé·e·s de
smartphones et de filtres Instagram, les « foodies »
ont développé la fâcheuse manie de photographier et
partager tout ce qui arrivera dans leur estomac. C’est
vrai que c’est tentant d’immortaliser cet oeuf mollet
au jaune coulant ou cette 4 fromages suintante… Alors
que certain·e·s restaurateur·rice·s voyaient au départ
ces tendances comme une pollution de l’expérience
gustative, la grande majorité mesure aujourd’hui leur
avantage considérable. En utilisant et valorisant le
contenu visuel créé par ses adeptes, les restaurants
bénéficient d’une communication gratuite et d’un fort
taux de recommandation. Ces photos sont comme un
Trip Advisor, mais en moins critique et en plus joli ! Mais
à l’heure où tout semble devoir être esthétique, du café
latte au bol de soupe, les nouveaux établissements
tendances n’ont presque plus le droit à l’erreur : si le
menu n’est pas « instagrammable », ça pourrait passer
à la trappe ! De plus en plus d’épicurien·e·s connecté·e·s
s’improvisent même « foodstylist » (le nouveau hashtag
qui fait fureur) : chez eux, ils créent de véritables
ambiances autour de chacun de leurs plats, avec mise
en scène, vaisselle stylée et fleurs comestibles. Tout
ça partagé au monde entier qui peut alors se rincer
l’oeil et se creuser l’appétit. Car pour certain·e·s, c’est
devenu un vrai plaisir coupable : au lieu de mater une
série, ce sont les vidéos de recettes courtes Tasty ou les
comptes de photos de cônes de glaces dégoulinants et
d’açaï bowl colorés qui sont consultés frénétiquement
en mangeant des coquillettes au jambon…
Grâce au digital, l’excitation gustative est donc à portée
de doigts… qu’on aime regarder, ou y participer ! Tout
comme le ras-le-bol face à un porno caricatural, on
peut se demander si les photos de plats scénarisées
à outrance n’arriveront pas finalement à nous donner
la nausée.