Gang de Biches Numéro 2 - Novembre/Décembre 2018 | Página 24
24
POUM CHAK
- Comportements et musique : tu connais la chanson ? -
L a the ori e d u
g e nre (m u si c a l )
Définir concrètement un genre musical paraît le
plus souvent impossible, quand bien même chacun
d’entre nous semblerait savoir ce qu’il signifie. Quand
mes amis se sont mis à écouter du « garage », je ne
pouvais pas m’empêcher d’imaginer les musiciens
enregistrer leur album à côté de leur bagnole et
de leur table de bricolage. Puis, ils me parlèrent de
« noise », de « cold-wave » et de « math rock » ;
tout cela pouvait me suggérer plus de bruit, une
température sonore particulière ou une production
logique pour les fadas de calculs. Je me suis aperçu
par la suite que j’avais presque saisi l’idée, tout en
étant très loin du compte. Maintenant, je fais comme
tout le monde : je décris, par métonymie, les styles
de musique selon les groupes et les chanteurs qui
les composent. Le punk californien ? Si tu te souviens
d’Offspring et de Green Day, alors tu connais.
Mais, par exemple, que puis-je dire de Renaud, lui
qui me fascine à nouveau ? Lors d’une conversation
avec un ami, on ne s’est pas entendus sur la
catégorie où le classer. Je parlais de « variété », il
parlait de « chanson française ». « C’est pas la même
chose ? » ai-je répliqué. « - Aaah… De toute façon,
je ne traîne pas dans ces rayons-là, à la FNAC. -
Mouais, moi non plus. » Alors, en mettant de côté
ces appellations fallacieuses, qui sont surtout le fait
d’un disquaire fainéant, à quelle galaxie peut-on
rattacher Renaud ? À celle des chansons révoltées ?
Des tubes d’anarchistes ? De la guinguette pour
loubards ? Ou peut-être fait-il aussi « partie du lot »,
chanteur indifférencié parmi tant d’autres.
De toute évidence, c’est réduire le travail d’un
musicien que de le conformer à un genre. Pour lui,
c’est certainement plus que ça. Les Inrocks placent
par exemple le son du duo français You Man « entre
techno et house » ; les intéressés, quant à eux, se
revendiquent davantage d’un style « electro disco
deviante hypnotique & futuriste » (sic). La différence
est nette : d’un côté, le chroniqueur examine
rapidement l’objet non-identifié, tel un expert de
la taxonomie musicale ; de l’autre, les producteurs
évoquent plutôt un héritage, une attitude, un effet
et une idée.
Il existe aussi les animaux inclassables, qui
ressemblent à tout, tout en paraissant uniques. Ces
ornithorynques de la musique, ils portent dans ma
tête des noms comme Black Rebel Motorcycle Club
ou Muse. Existe-t-il des termes plus spécifiques que
« rock » pour les décrire ? Car enfin, c’est Muse qui
sonne comme Radiohead, qui sonne comme Rage
Against The Machine, qui sonne parfois comme
Queen, parfois comme U2. Certains useront de ces
références évidentes pour affirmer que ce groupe
britannique n’a rien inventé ; parce que, pour
certains, le mérite doit revenir aux audacieux, et
qu’ils n’imaginent pas les audacieux s’inspirer de qui
que ce soit.
John Lennon avait soutenu qu’avant Elvis, il n’y avait
rien… Un dieu créateur, donc, à partir duquel démarre
l’odyssée du rock’n’roll. N’est-il pas simplement
question ici d’un excellent chanteur de blues qui
avait la chance d’être beau, et surtout blanc ? Avant
cette icône, il existait beaucoup d’afro-américains
qui grattaient de la guitare électrique. Avant les
concerts de « minimale » aux Nuits Fauves, il existait
des Steve Reich et des Philip Glass qui aimaient
l’expérience sous toutes ses formes et qui n’avaient
pas attendu les boîtes de nuit pour jouer avec les
sons concrets et les structures répétitives.
Malheureusement, en vouant toutes les étiquettes
aux gémonies, nous nous retrouvons bien en mal de
qualifier un quelconque morceau. Un dénominateur
commun sert à identifier rapidement un son inconnu,
à pouvoir dresser le portrait de quelque chose qui
ne se voit pas. Nous l’employons également pour
évaluer le rôle de chaque artiste, afin de différencier
les pionniers des arrivistes. Et puis, il nous rappelle
que le monde de la musique, « indé » ou pas
« indé », nécessite ses chapelles, ses ordres et ses
sous-ordres. Écouter de la musique revient à faire un
choix politique, au sein d’un jeu électoral par lequel
chacun peut se prétendre fanatique ou modéré,
progressiste ou conservateur.
Mais n’oublions jamais les marginaux, les
impertinents qui prouvent qu’aucune alliance
n’est impossible, à l’instar de ce remix totalement
improbable des Choristes… version « hardtech ».
Grâce soit rendue à celui qui a créé les Hardchoristes :
Vois sur ton chemin en 180 battements par minute,
c’est à la limite du qualifiable, et donc à la limite de
l’audible.
Magenta