8 compagnons matériaux souples
MAROQUINIER
UNE ÉPOPÉE des temps modernes
Parfois , l ’ évolution , telle une rivière furieuse , bouscule les fondements de notre société . Là où la mécanique à vapeur ou les grandes guerres ont contraint nos aïeux à s ’ adapter , nous , Compagnons maroquiniers , héritiers d ' une tradition ancestrale , sommes nés des bouleversements qui ont façonné notre société .
A u gré de mon Tour de France , j ' ai croisé ces anciens Compagnons selliers-bourreliers , rompus aux remises en question . Le Compagnon Renard , Nivernais Va Sans Crainte , a créé - en visionnaire - son atelier place du palais Bourbon , marquant ainsi les prémices de notre existence . Comme Émile Hermès avant lui , il a converti l ' artisanat utilitaire en des accessoires « passion », sacs à main et ceintures à la couture au point sellier .
Dans les années 1960 , André Broquère , Bordelais le Courageux , Compagnon sellier du Devoir et contremaître de l ’ atelier sellerie d ’ Hermès , demande à Nivernais , son frère en Devoir , de s ’ investir au sein de l ’ AOCDTF pour promouvoir le métier de maroquinier . Bordelais fit partie de ces pionniers qui , aux côtés de Jean Bernard , œuvrèrent pour la concorde des corps de métiers au sein d ’ une association reconnue d ’ utilité publique . Ce dévouement , son poste au sein de la maison Hermès et l ’ affection que lui portait la famille Dumas , l ’ ont rendu légitime à recevoir notre considération comme co-initiateur , avec Nivernais , des Compagnons maroquiniers du Devoir . Ces précurseurs ont jeté les bases d ' une industrie du luxe qui domine aujourd ' hui l ’ économie mondiale . La maroquinerie , longtemps délaissée , est devenue un pilier de l ' économie en France , source de fierté pour tous les Compagnons maroquiniers .
« VOYAGEZ LIBREMENT » La Réception du premier Compagnon maroquinier en 1965 lance un développement qui sera longtemps hésitant . Au
Sébastien Leroux , Picard la Fidélité , Compagnon maroquinier , Philippe Michaud , Bourbonnais l ' Ami des Arts , Compagnon tapissier , et Franck Tioni , Languedoc le Bien Aimé , Compagnon maroquinier , reçus en 1992 à La Rochelle .
départ , notre Tour de France a souffert de l ’ absence de formation . L ' itinérance , un triangle de Paris à Marseille via Toulouse , ne pouvait s ’ appuyer ni sur une infrastructure tangible ni sur des anciens . Les années 1960 à 1980 furent des temps de stagnation , avec peu de Réceptions et des jeunes maroquiniers faisant du porte à porte à chaque début de saison pour trouver un emploi . Lorsque j ' ai débuté mon apprentissage à Marseille , le corps de métier comptait nos deux fondateurs , Bordelais et Nivernais , trois Compagnons sédentaires , deux Aspirants , un stagiaire diplômé et un autre apprenti , devenu Languedoc le Bien Aimé .
L ’ infrastructure inexistante n ’ était pas la seule cause du faible nombre de maroquiniers . La profession , surtout féminine , a vu ses savoir-faire devenir plus accessibles grâce à la mécanisation de la couture . Dans une institution alors strictement masculine , rares étaient les garçons attirés par la maroquinerie . L ’ ouverture du compagnonnage aux femmes au début du xxi e siècle a permis au métier de se développer , multipliant par 10 le nombre de Compagnons reçus et par 20 celui de nos jeunes en formation en trente ans . Mais cette évolution ne se fit pas sans mal .
Jusqu ’ au début du xxi e siècle , le métier a souffert des délocalisations de production dues à la mondialisation , dégoter du travail n ’ était pas aisé . Durant mes deux ans d ’ apprentissage , deux Compagnons supplémentaires ont été reçus , s ’ ajoutant aux trois actifs . Languedoc , mon frère d ’ apprentissage , Île-de-France , le stagiaire , et moi-même avons légèrement grossi le nombre d ’ itinérants adoptés .
# 337 / Février 2024