12 compagnons dépassement
© Flora Bignon .
L ’ équipe gagnante des Défis du Bois devant leur réalisation « Dentelle en scène ». invités à assister , nous avons pu faire plus ample connaissance autour d ’ un verre . La suite des échanges en visioconférence s ’ est avérée forcément plus compliquée . Effectivement , comme nous n ’ employons pas le même vocabulaire que les ingénieurs et les architectes , des incompréhensions pouvaient en découler . D ’ autre part , nos plannings différents suscitaient un décalage de nos messages . S ’ il existait des difficultés de communication , je me suis pourtant senti tout à fait impliqué dès le début du projet . Notre première mission au sein de nos équipes en tant que Compagnon charpentier est de valider ou non les concepts proposés par nos coéquipiers . Ils ont une imagination débordante , mais ne se rendent pas compte du temps nécessaire et de la difficulté de l ’ emploi de certaines techniques constructives . J ’ avais la chance de faire partie d ’ un groupe assez compréhensif qui ne se formalisait pas de mes refus . Bien sûr , je devais les argumenter et ils essayaient alors de trouver des alternatives . En toute franchise , ces jeunes sont plus créatifs que nous , itinérants , qui percevons un bâtiment uniquement sous son aspect technique , là où ils visent un design si possible révolutionnaire . À la base , une tiny house est un cube extrêmement simple . J ’ ai beaucoup aimé l ’ idée de devoir en faire quelque chose d ’ esthétique . Cela créé des obstacles que nous ne rencontrons pas forcément en entreprise , où nous devons juste choisir une structure ou une charpente en bois pour chaque projet . Les étudiants avec qui j ’ ai collaboré ne se focalisent pas sur l ’ utilité finale du projet , ils vont chercher un concept , puis une esthétique s ’ appliquant à celui-ci , pour ensuite envisager le ou les matériaux à utiliser et enfin ils réfléchissent à la mise en œuvre , ce qui pour nous est totalement nouveau .
Sur mon Tour de France , j ’ ai été amené à rencontrer des architectes sur des chantiers , mais c ’ était la première fois que j ’ assistais à une telle ébullition intellectuelle en amont d ’ une réalisation . Une fois le concept finalisé , il restait à définir les techniques à employer , notamment pour les assemblages , ce à quoi nous nous sommes consacrés de fin février à mi-juin . J ’ ai dû beaucoup travailler en amont pour palier leur absence de maîtrise des machines auxquelles nous , itinérants , sommes très habitués . J ’ ai anticipé la mise en œuvre de façon à ce que chacun puisse prendre plaisir à la phase en atelier et toucher un peu à tout . Deux équipes de deux ont été constituées , tandis que je faisais la navette entre elles pour pouvoir répondre à leurs questions . De mon côté , je traçais les bois , puis préparais l ’ approvisionnement ainsi que les pièces en vue de certains assemblages qu ’ ensuite je leur confiais . En entrant en atelier , je le reconnais , je n ’ étais pas sûr de notre projet : structurellement je n ’ avais jamais vu cela nulle part . Les anciens que j ’ avais interrogés m ’ ayant dit que cela pouvait être viable , j ’ ai fini par être confiant dans la réussite de ce projet qui me semblait exceptionnel .
À part quelques moments d ’ énervement , tout s ’ est très bien passé en atelier , et cela , grâce à notre bonne anticipation . Nous avions bien fait de discuter en toute franchise des comportements qu ’ il nous faudrait adopter une fois en situation . Je les avais notamment prévenus qu ’ il ne faudrait pas se vexer si je me mettais à parler fort et eux m ’ ont prévenu qu ’ ils pourraient être fatigués … Ah ! ah ! Mon équipe avait prévu des pauses pour pouvoir discuter et se détendre . Cette semaine de travail très intense nécessitait un vrai esprit d ’ équipe et c ’ est ce que nous avons connu au sein de la nôtre . Le plus gros défi selon moi était le levage : il nous a fallu lever en une seule fois des murs de sept mètres de long avec un engin . Tout s ’ est passé pour le mieux , en partie grâce aux conseils d ’ Alsacien Paget . Quand il y avait une solution à trouver , nous réfléchissions tous les cinq ensemble . J ’ ai alors pu constater que ces jeunes réfléchissent totalement différemment de nous . Ils n ’ hésitent pas à poser beaucoup de questions , même pour des choses qui peuvent nous paraître relativement simples .
Nous nous sommes aperçus entre itinérants que nous ne savons pas parler avec des gens qui ne sont pas de notre métier et que , d ’ ailleurs , nous n ’ avons guère l ’ occasion de parler avec des professionnels autres que ceux pratiquant des métiers dits " manuels ". Cette réelle prise de conscience des itinérants est marquée par notre envie commune de continuer désormais à échanger avec les autres profils de professionnels qui gravitent autour de nous . Changer sa façon de communiquer est très agréable et enrichissant , même si cela implique un effort .
Avec le recul , il y a forcément certains aspects de notre projet que j ’ appréhenderais différemment si c ’ était à refaire ; je pense cependant qu ’ il n ’ est pas mal du tout , même s ’ il n ’ est pas parfait au millimètre près , vu le temps dont nous bénéficiions et les compétences métier de mes quatre autres camarades . Une journée de travail mal organisée aurait pu suffire pour signer la fin de l ’ aventure et cela ne s ’ est pas produit . J ’ ai été très surpris quand notre projet " Dentelle en scène " a obtenu le Grand prix des Défis . Mon but avait été avant tout de faire tenir debout notre ouvrage . J ’ ai été content de cette distinction , autant personnellement que pour mes coéquipiers qui s ’ étaient beaucoup investis ; c ’ était la première fois pour eux qu ’ ils pouvaient concrétiser l ’ un des concepts imaginés lors de leurs études . Ils étaient récompensés de tous les efforts fournis et ravis de ce qu ’ ils avaient appris . Pour ma part , j ’ ai développé mon sens de l ’ organisation et de l ’ anticipation . Gérer une équipe de novices a été aussi une expérience très féconde ; malgré le fait que j ’ avais déjà l ’ habitude d ’ encadrer des jeunes dans nos maisons et en entreprise , cela reste bien différent . J ’ ai compris que dans tous les cas il est possible de faire de grandes choses même avec des gens inexpérimentés .
Pour les prochaines éditions des Défis du Bois , j ’ aimerais que les règles du concours permettent des projets un peu plus réalistes , ressemblant aux bâtiments que l ’ on construit sur nos chantiers et que les enjeux professionnels concernant les architectes et ingénieurs soient plus perceptibles . Effectivement , les toits de nos tiny houses étaient en tôle et leurs murs en polycarbonate , matériaux que nous n ’ utilisons jamais au quotidien , alors que le concours se nomme Défis du BOIS . Il me semble qu ’ avec des matériaux courants , l ’ implication serait d ’ autant plus renforcée ! »
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 332 / Septembre 2023