expérience compagnons 21 croiser le regard de son voisin au bistrot , dans le train , dans la queue du supermarché … telle est devenue la normalité dans notre société .
Devenir pèlerin , c ’ est faire l ’ inverse ou du moins essayer . Lever le nez pour s ’ ouvrir aux autres , aux choses simples et nouvelles . Se mettre parfois et presque volontairement ( personne ne nous avait obligés à partir …) dans des situations d ’ inconfort , voire en difficulté , pour apprendre à faire confiance à la vie . Le pèlerinage devient alors une sorte de laboratoire à émotions . Savoir apprécier un simple « bonjour » après une matinée de marche en solitaire , se délecter d ’ un verre d ’ eau offert par 43 ° C au cours d ’ une randonnée . Les rapports humains aussi prennent une autre tournure : notre dégaine ( canne en main et béret sur la tête ) nous aura bien valu d ’ essuyer quelques moqueries . Notre entreprise aura suscité l ’ admiration d ’ autres fois : comme celle de ce baigneur qui nous imaginait décorés de la Légion d ’ honneur , au cours d ’ une conversation à Lusignan . Ce voyage nous aura menés à toutes sortes d ’ états et d ’ interactions . Seul l ’ état de pèlerin peut permettre d ’ expérimenter des moments de vraie vulnérabilité , durant lesquels seul le secours d ’ autrui permet de se tirer d ’ une mauvaise passe . Des moments d ’ humanité et d ’ authenticité pures , au cours desquels plus aucun faux-semblant ne peut avoir cours .
DES VOIES MILLÉNAIRES Une fois Châtellerault dépassé ( le 16 juin , un mois pile après le grand départ ), nous arrivâmes sur la via Turonensis (« La voie des Tourangeaux »… pouvait-il en être autrement ?), voie de Compostelle partant de Tours et filant directement à Saint-Jacques , que nous ne quitterons plus jusqu ’ aux Landes . À partir de là , le voyage prit une tournure tout autre . Finie l ’ orientation , parfois hasardeuse , à la carte et à la boussole . Finis les détours sans intérêt , les kilomètres inutiles et les pertes de temps irritantes . Sur une voie balisée , il suffit de suivre les flèches . Cependant , la praticité du balisage n ’ enlève rien à l ’ intérêt du voyage . Pour la première fois du trajet , nous posions nos pieds sur des voies romaines millénaires . En ces lieux , l ’ énergie est parfois vibratoire . L ’ aspect des chemins , encore pavés et parsemés de vestiges de toutes les époques , vous fait prendre la mesure de ce que représente le pèlerinage de Saint- Jacques . Poser ses pieds sur ces routes qui , au fil des âges , auront vu défiler toutes sortes d ’ individus comme autant d ’ histoires personnelles , absorbé des litres de sueur et de sang , témoins des souffrances ou des joies de chacun … Drôles d ’ émotions ! L ’ on se sent très fiers , mais aussi tout petits , parfois illégitimes .
SEUL L ’ ÉTAT DE PÈLERIN PEUT PERMETTRE D ’ EXPÉRIMENTER DES MOMENTS DE VRAIE VULNÉRABILITÉ , DURANT LESQUELS SEUL LE SECOURS D ’ AUTRUI PERMET DE SE TIRER D ’ UNE MAUVAISE PASSE . DES MOMENTS D ’ HUMANITÉ ET D ’ AUTHENTICITÉ PURES , AU COURS DESQUELS PLUS AUCUN FAUX-SEMBLANT NE PEUT AVOIR COURS .
Une fois libéré des tracas liés à l ’ orientation , l ’ esprit a tout loisir de vagabonder . Bien que très agréable , la via Turonensis n ’ est pas la voie la plus fréquentée . Suivre bêtement les flèches et voir défiler les kilomètres sont devenus notre quotidien à ce stade du trajet : une certaine monotonie commençait à poindre le bout de son nez , mais très bénéfique car elle laissait place à la réflexion . « Occuper son corps à marcher pour laisser son esprit divaguer », voilà une définition que nous pourrions donner du mot pèlerinage . Si , au cours des premiers jours , les petits tracas qui emplissaient notre quotidien avant le départ étaient nos principales causes de préoccupation , ils ont rapidement été remplacés par des raisonnements plus profonds .
Vint alors le temps de l ’ introspection , de la réflexion , voire de la méditation . Il peut s ’ avérer très profitable , en permettant de faire le tour de nombreux sujets auxquels nous ne prenons souvent pas assez le temps de réfléchir au quotidien . Se pencher sur un problème dans sa vie , le triturer , en faire le tour 15 fois dans sa tête pour finalement délibérer , s ’ en libérer et être au clair avec soi-même . Voilà
Lors de notre départ de Lille , à la suite du congrès des métiers du goût le 16 mai 2022 , a eu lieu une cérémonie de la conduite .
l ’ occupation première du marcheur et la vertu principale du voyage : laisser petit à petit ses tracas , ses doutes ou ses peurs au bord du chemin , pour faire place à des projets , des envies et même à des rêves , qui naissent par la même occasion , au fur et à mesure des kilomètres . L ’ on se sent plus léger quand sonne l ’ heure du retour …
DES ÉCHANGES AUTHENTIQUES Pour conclure notre périple , il nous restait à traverser l ’ Espagne en suivant le camino del Norte , depuis Irun jusqu ’ à Saint-Jacques . Une fois de plus , notre voyage prit un aspect bien différent de ce que nous avions connu jusqu ’ alors : les chemins en Espagne sont très fréquentés , beaucoup de marcheurs rejoignant les voies directement à la frontière espagnole . De plus , le chemin du Nord , que nous avions décidé d ’ emprunter sur les conseils d ’ anciens pèlerins rencontrés en France , traverse de nombreuses zones plutôt touristiques . Après la solitude et la monotonie , vint finalement le temps des rencontres .
Une fois encore , la condition de pèlerin bouleverse entièrement l ’ échange avec autrui . Chaque affaire emportée doit être trimballée sur le dos durant chaque mètre du voyage ; autant dire que le pèlerin se contente uniquement du strict nécessaire : deux ou trois tee-shirts rapidement élimés par les frottements du sac , puis délavés par le soleil , chaussures de randonnée pour tout le monde , couvre-chefs en tout genre , peu de bijoux , pas de cosmétiques … Sur les voies de Compostelle , nul n ’ est bien à son avantage ! À quoi bon s ’ enquiquiner avec quelques artifices à l ’ aube d ’ une journée de marche au cours
# 328 / Avril 2023