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© Thierry Caron / Divergence .
Ce mode de régie existe dans certains milieux , comme l ’ armée par exemple . Il y est tout à fait adapté parce qu ’ il est conçu pour diriger des troupes allant jusqu ’ à plusieurs milliers de soldats et nous devons reconnaître son efficacité . Vous imaginez bien que si nos communautés comptaient 500 jeunes et que tous devaient prendre leur repas à 19 h précises , nous serions confrontés aux mêmes obligations de procéder selon des règles ultra définies . Est-ce parce que nos lieux de vie ont accueilli de plus en plus de jeunes que nous avons été tentés d ’ aller vers un fonctionnement qui évite d ’ avoir à reprendre individuellement chaque jeune , pour répéter les mêmes explications , de surcroît interprétables , si l ’ on ne voit pas les choses de la même manière ? La maison des Compagnons est un lieu de vie qui réunit des femmes et des hommes qui ont choisi de vivre ensemble selon un idéal commun . Elle est un lieu d ’ éducation , qu ’ on l ’ admette ou non , et nul ne peut ignorer les besoins d ’ un jeune de 15 à 25 ans ; or , l ’ idéal dont je parle demande un peu de maturité et quelques dizaines d ’ années pour s ’ en emparer complètement .
On se souvient tous du nombre de fois où nos parents nous ont demandé de ranger notre chambre ou de nous habiller autrement . Pour ma part , ils ont dû le répéter jusqu ’ à ce que je quitte la maison . Ensuite , arrivé chez les Compagnons , on me demandait parfois encore de ranger ma chambre ou de fournir un effort vestimentaire pour me rendre en salle à manger . Je n ’ étais pas forcément d ’ accord avec les remarques des Aspirants ou Compagnons qui m ’ entouraient , mais la remarque n ’ était jamais violente : ils exprimaient simplement ce qu ’ ils attendaient
de moi et je le comprenais parce qu ’ ils insistaient jour après jour , sans se lasser . Je trouvais très rassurante et attirante cette manière de m ’ inviter à progresser à leurs côtés .
LA MAISON DES COMPAGNONS EST UN LIEU DE VIE QUI RÉUNIT DES FEMMES ET DES HOMMES QUI ONT CHOISI DE VIVRE ENSEMBLE SELON UN IDÉAL COMMUN . ELLE EST UN LIEU D ’ ÉDUCATION , QU ’ ON L ’ ADMETTE OU NON , ET NUL NE PEUT IGNORER LES BESOINS D ’ UN JEUNE DE 15 À 25 ANS .
Assez curieusement , plus tard , lorsque j ’ étais Compagnon itinérant , j ’ ai forcément à mon tour interpellé certains jeunes de la communauté sur des sujets susceptibles d ’ engendrer des débats . À la fin , personne n ’ avait raison et , après coup , je me posais systématiquement des questions sur ce que j ’ avais dit et entendu en retour . En somme , je suis certain d ’ avoir progressé chaque fois qu ’ un échange me confrontait à un avis différent du mien , à la condition bien entendu que celui-ci se soit déroulé dans un esprit fraternel . Avec du recul , il m ’ aura fallu des années pour me comporter dignement , sans doute toute la durée d ’ un Tour de France et même certainement plus .
Aurions-nous accepté que rien ne soit discutable ? Un lieu où tout le monde doit être d ’ accord sur tout est un lieu exclusif dans lequel chacun d ’ entre nous n ’ aurait peut-être pas eu sa place .
Le compagnonnage se veut inclusif dans sa philosophie : un cadre nous permet d ’ évoluer sans mettre en péril le bon fonctionnement de nos maisons . Les causeries facilitent le partage des différentes sensibilités , mais l ’ échange de manière générale permet d ’ apprendre à se connaître et aide à vivre ensemble , sans refuser ce qui peut paraître au départ des divergences ou des oppositions . Les conduites à tenir présentes dans nos maisons et acceptées par tous constituent à ce jour ce qu ’ il est indispensable de préserver pour le bien-être de chacun . Quand d ’ autres aspects de la vie en communauté nécessitent d ’ être encadrés par de nouvelles décisions , posons-nous bien la question de savoir si elles conviennent à toutes et tous - ou au moins à une large majorité - et , surtout , demandonsnous si elles participent bien à l ’ expression de toutes les différentes personnalités .
Il est primordial que l ’ on continue d ’ accepter de ne pas toujours être d ’ accord pour vivre ensemble en communauté . Sans cette ouverture d ’ esprit , quelle chance donnons-nous à celles et ceux qui ont choisi de rejoindre les Compagnons du Devoir de grandir en femmes et hommes dignes , libres et généreux ? Je vous l ’ accorde , il faut du courage , beaucoup de générosité et de la patience pour accompagner chaque jeune dans cet esprit fraternel , mais l ’ enjeu en vaut la peine .
Bruno Thys-Helbert Île-de-France Cœur Loyal , le Soutien du Tour de France
Conseiller au secrétariat
# 326 / Février 2023