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20 compagnons voyage
Certains de mes collègues aimaient bien me taquiner sur le fait que je sois Français . Les Québécois ont un rapport étrange avec la France , dont la culture est plutôt éloignée de la leur à laquelle ils sont très attachés . La liberté m ’ a semblé plus forte au Canada qu ’ en France : on ressent moins de jugements de la part des Canadiens , surtout à Montréal . En outre , les villes du pays sont très sûres .
La rivière rouge sur laquelle Breton a effectué la première mise à l ' eau de son canoë .
pour le réaliser sur mon temps libre . Bien qu ’ impressionnés par l ’ ampleur de mon travail de Réception , mes collègues m ’ ont pris aussi pour un « malade ». Je leur ai beaucoup parlé du compagnonnage , mais ils ont eu du mal à en comprendre le principe , car ils ont peu la notion de transmission . Beaucoup des collaborateurs , même très compétents , sont des autodidactes , certains salariés venaient même de domaines totalement différents . La moyenne d ’ âge à l ’ entreprise était de 45 ans ( certains collègues atteignent même 65 ans , car la retraite là-bas peut être prise très tardivement ). Des jeunes de 14 ans évoluent aussi par période au sein de la société Harkins , mais dans le cadre de petits boulots , pas avec un statut d ’ apprenti .
L ’ entreprise possédait un matériel remarquable ( des engins de levage et des machines pour aider les salariés ). Il faut savoir que là-bas le pin arrive trempé à l ’ atelier : son poids est donc très important et les aides mécaniques sont plus que bienvenues ! Les règles de sécurité sont très pointues et respectées à la lettre ( le harnais est imposé pour monter sur les toits par exemple ). Trois ou quatre réunions dans l ’ année sur ce thème sont orchestrées par l ’ entreprise pour éviter les comportements à risques . L ’ une des particularités du travail au Québec est qu ’ à tour de rôle il faut arriver tôt le matin pour déneiger l ’ accès de l ’ entreprise avec des machines dédiées .
Le coterie Rigal , jeune Compagnon charpentier sédentaire , a formé en trois ans de présence les ouvriers d ’ Harkins à ses méthodes . De temps en temps , j ’ essayais moi aussi de transmettre les miennes à des collègues plus âgés .
JE RETIENS DE CETTE ANNÉE AU CANADA LES SAVOIR-FAIRE QUE J ’ AI ACQUIS EN CHARPENTE ET TOUT CE QUE J ’ AI AUSSI APPRIS SUR MOI-MÊME GRÂCE À MA RÉCEPTION .
Comme j ’ étais chef de projet , je supervisais la réalisation des ouvrages , puis leur finition . Étant beaucoup plus jeune , mes remarques ont parfois malheureusement été prises pour de la condescendance . À la base , il avait été décidé que je devais gérer le pôle menuiserie , mais le titulaire du poste est revenu de congé maladie juste avant mon arrivée . J ’ ai alors demandé à intégrer l ’ équipe dédiée à la charpente pour , d ’ une part , ne pas me retrouver à le seconder au pôle menuiserie et , d ’ autre part , pouvoir en apprendre un peu sur la charpente .
UN HAVRE DE PAIX AUX SAISONS MARQUÉES Hormis ces petits ajustements auxquels j ’ ai dû m ’ adapter , je dois dire que les Canadiens sont vraiment très plaisants !
© Olivier Collet - Unsplash .
J ’ ai profité de mon séjour au Canada pour visiter Toronto avec ma copine , la Gaspésie ( péninsule québécoise ), les Laurentides , la ville québécoise de Tadoussac et même New-York aux USA . J ’ ai fait beaucoup de randonnées . D ’ origine bretonne , je connaissais les sports de glisse mais pas d ’ hiver , lacune que j ’ ai comblée en les pratiquant là-bas ( du ski , du patin sur les lacs gelés par exemple ). Je m ’ étais imaginé le froid régnant l ’ hiver au Canada , mais j ’ étais loin de la réalité ! J ’ ai été surpris par sa rigueur de décembre à début mai …
Pour être franc , je ne souhaite pas vivre à l ’ avenir dans un endroit aussi froid , même si les saisons tellement différentes sont très belles à voir : on se baigne là où l ’ on faisait du patin quelques mois plus tôt . Les campagnes sont quasi vides , d ’ immenses espaces sont vierges et offrent des havres de paix , aux hommes comme aux animaux ( j ’ y ai vu des ours , des ratons laveurs et des orignaux ), davantage qu ’ en France selon moi .
Lors de mon séjour , à l ’ occasion de réunions ou de repas - et bien sûr pour ma Réception ! - , j ’ ai vu beaucoup de sédentaires menuisiers - dont mon parrain de Réception , le pays Bellanger , Arnaud l ’ Angevin - et d ’ autres métiers , mais pas d ’ itinérants . Je retiens de cette année au Canada les savoir-faire que j ’ ai acquis en charpente et tout ce que j ’ ai aussi appris sur moi-même grâce à ma Réception . J ’ envisage par la suite de retourner dans les Antilles encore quelques années , mais pas tout de suite , car je désire voyager encore ; et je précise : pas en avion : dans un voyage , c ’ est le chemin qui compte !
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 324 / Décembre 2022