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réflexion compagnons 15
La couleur d ’ Alsacien .
vaille avait été généreuse et suffisante , son instinct et sa détermination l ’ incitèrent naturellement à explorer un plus large périmètre . Par jeu , par curiosité ou par défi , il souhaitait détecter d ’ autres tuber melanosporum . Pourquoi s ’ arrêter ? Alors , comme lui , et en « chien blanc », fidèle à mon métier , à des valeurs et à des convictions , j ’ ai continué de marcher , de vagabonder .
Inspiré par mes lointains ancêtres du paléolithique , chasseurs , cueilleurs et pêcheurs , qui n ’ avaient pas encore découvert l ’ agriculture , le blé et le pain , j ’ avance et je découvre . La globalisation , l ’ effacement des traditions , les crises économiques ainsi que les ruptures technologiques m ’ ont arraché à un ancrage qui aurait pu marquer ma vie . Ça a été parfois casse-gueule . Je m ’ en suis mordu la queue . Sans jamais caresser personne dans le sens du poil pour y arriver , j ’ ai eu par moment la chienne 1 et à d ’ autres du chien 2 . Mais je pense plutôt m ’ en être bien sorti , à l ’ instar du rusé border collie que je n ’ ai jamais vu égarer d ’ agneaux lorsqu ’ il guidait le troupeau en transhumance de mon ancienne belle-mère , bergère au pied du mont Ventoux .
UN CHEMIN DE VIE EN PLUSIEURS ÉTAPES La sédentarité humaine est probablement née il y a douze mille ans , quelque part dans le croissant fertile mésopotamien . En découvrant l ’ agriculture et l ’ élevage , nos lointains aïeux décidèrent de s ’ établir . De fil en aiguille , ils ont construit leurs maisons , leurs villages , des métropoles , les futures mégalopoles … avec tous les éléments indispensables pour consolider ces installations : frontières , monnaie , police , contrats , ateliers , servitude , subordination … Durant cette ère de l ’ histoire humaine , certains loups se retrouvent domestiqués et deviennent ainsi les meilleurs amis de l ’ homme . Des maîtres les assujettissent , comme les premières communautés se soumettent à des déesses et à des dieux . Un collier autour de leur cou , ils deviennent de bons chiens de garde , de sympathiques animaux de compagnie . La muselière est inventée pour calmer les plus désobéissants , les plus virulents . On est dans le clan ou on ne l ' est pas . On naît dans le clan et on y reste .
Plus tard , le compagnonnage va suivre logiquement ce chemin naturel : après la vie communautaire , le besoin de se recentrer sur son individualité ; après les changements de villes , l ’ acquisition d ’ une propriété ; après l ’ imprévu , le prévisible ; après la liberté , la sécurité ; après l ’ itinérance , la sédentarité . À la fin de son Tour de France , le pays ou le coterie s ’ installe , bâtit sa famille , entreprend , s ’ inscrit dans cette logique continuité civilisationnelle . Le bonheur se façonne autour de la stabilité . On préfère le confort intérieur à la vie extérieure , aventureuse et risquée . On rejette le sauvage . Le chien s ’ assoie , s ’ assagit , puis cesse d ’ aboyer . Il devient moins énergique , impulsif . Un confortable coussin lui fait oublier la chasse . On le protège de la rage . Il vit sa vie , ses épreuves et ses plaisirs avec bienveillance , jusqu ’ au jour où il se couche définitivement .
Loin de moi l ’ idée que les sédentaires et les itinérants se regardent en chiens de faïence . Bien au contraire , et je fais même le constat que l ’ ère du nomadisme dans lequel nous évoluons est en train de mettre hors-jeu les postures du chien assis et du chien qui marche . Internet , les téléphones « intelligents » 3 , les réseaux sociaux et le télétravail s ’ incrustent de plus en plus dans nos vies . Nos relations deviennent virtuelles . Les communautés se multiplient . Les corps s ’ isolent . Nos cultures sédentaires se retrouvent déstabilisées par une impression de liberté factice due au monde virtuel . L ’ itinérant devient sédentaire . Le sédentaire redevient itinérant . En essayant de ne pas divaguer , les deux vaguent sans cesse et deviennent nomades sans s ’ en rendre compte . Dans ce monde en bouleversement , les migrations commencent à prendre de l ’ ampleur .
Pendant que la planète se réchauffe et que les inégalités sociales s ’ accentuent , l ’ homo sapiens contemporain se déplace , se redéplace . Pendant que les plus démunis tentent de quitter leur vie de chien , les plus nantis s ’ envolent « sans mal de chien » grâce à leur toute puissance . Nous vivons dans un monde truffé d ’ incohérences . Ces innovations et ces mouvements planétaires n ’ épargnent évidemment pas les Compagnons . Le chien qui s ’ était assis après avoir couru se redresse sur ses deux pattes , flaire les opportunités , déménage , se fixe à nouveau , puis se remet en marche , change de gamelle , renifle la bonne affaire , ronge un nouvel os et ainsi de suite … Ce chien d ’ un nouveau genre qu ’ il faudrait ajouter sur nos couleurs n ’ a plus vraiment de position bien définie .
L ’ immobilité n ’ est pas d ’ actualité . Et comme les chiens ne font pas des chats , le Compagnon d ’ aujourd ’ hui transmet comme il est , se transmet tel qu ’ il est . Comment peut-on alors imager le canidé en relief sur le petit rectangle en fer chaud qui s ’ incrustera sur nos écharpes unicolores ? Comment symboliser le nouveau mode d ’ existence de ces curieux canins que nous sommes collectivement devenus ?
Sur notre planète , la grande majorité des loups a été remplacée maintenant par des chiens . La rencontre imaginaire du poète Jean de La Fontaine semble d ’ un autre temps . Cette fable 4 m ’ interpelle et m ’ interroge pourtant . Elle était loin d ’ avoir ni queue ni tête . Après une longue période d ’ errance , l ’ homo sapiens avait fait le choix de s ’ installer . Après son Tour de France , l ’ itinérant devenait sédentaire . Nous entrons à l ’ évidence dans une nouvelle réalité , où se dissout progressivement la frontière entre nos conduites impulsées par le mouvement ou par la fixité . Peu importe d ’ où l ’ on vient , ce que l ’ on est et ce que l ’ on fait , on se retrouve propulsé malgré nous dans une mobilité presque permanente et généralisée .
Chien sage ou chien dissipé ? Chien endormi ou chien éveillé ? Chien assis ou chien qui court ? De mon côté , je pense que l ’ emplacement dédié sur ma couleur restera vide encore plusieurs années . Et si , un jour , un chien souhaite rejoindre son compère de 1997 , de toute évidence il ne sera ni muselé ni en laisse et encore moins enchaîné …
Laurent Gaudré Alsacien l ’ Enfant du Courage
Compagnon boulanger
1 - Expression québécoise signifiant « avoir peur ».
2 - Au Québec , cette expression signifie « avoir du caractère et de la ténacité ».
3 - Paradoxalement « Smartphones » en France . 4 - Le Loup et le Chien .
# 322 / Octobre 2022