expérience compagnons 21
Mais , comme cela faisait deux ans qu ’ ils travaillaient sur le projet d ’ empaquetage , la conception était extrêmement au point : tout avait été pensé au millimètre près . Nous avons juste dû démonter quelques éléments et découper les contreplaqués qui protégeaient les bancs des lests , car ils dépassaient de 40 cm , ce qui esthétiquement était raté . Mais , globalement , tout s ’ est déroulé pour le mieux . Les moyens déployés étaient vraiment importants : nous avons utilisé des nacelles pilotées par des nacellistes pouvant monter jusqu ’ à 75 m ! Les grutiers étaient eux aussi très performants ; cela a été une chance de collaborer avec eux .
UN CONTEXTE DE TRAVAIL SURPRENANT Je n ’ avais jamais travaillé de nuit et je dois admettre que j ’ avais moins d ’ énergie que le jour ! Il y a tellement de lumière à Paris que nous n ’ étions absolument pas dans l ’ obscurité , même quand nous travaillions derrière la bâche . Heureusement , comme nous étions très nombreux , le rythme était moins intense que sur d ’ autres chantiers . Une nuit , nous - l ’ Aspirant , le sédentaire et moi - avons travaillé sur la terrasse de l ’ Arc avec une vue superbe sur toute la ville : un très bon moment partagé ! Nous avions été réquisitionnés pour raccorder des bâches entre elles , en veillant à recréer les plis de la façade ( il y en avait sur tous les sols des terrasses ). Effectivement , il y a eu de petites missions inhabituelles à accomplir tout au long du chantier : nous n ’ avions pas de tâche assignée et ce que l ’ on nous demandait changeait tout au long de la nuit et tous les jours .
Vérification de la continuité des drapages des bâches .
L ’ inauguration étant prévue pour le 18 septembre , nous devions avoir fini impérativement à cette date . Effectivement , les trois dimanches précédents , le rond-point avait été « piétonnisé » et tous les accès étaient bloqués . Les visites du public , elles , se sont poursuivies pendant le chantier . Je dois dire que l ’ ambiance entre les ouvriers sur le site a été très agréable . Vladimir Yavachev , quelqu ’ un de très accessible , avait demandé aux entreprises que ce soit leurs ouvriers les plus jeunes - nous étions tous âgés de moins de 35 ans - qui travaillent sur le chantier , dans un esprit de transmission de l ’ œuvre de l ’ artiste .
Ce cadre de travail a été agréable , plutôt hors du commun , mais , professionnellement parlant , cela n ’ a pas été très stimulant . J ’ ai beaucoup travaillé sur des monuments classés et cela me touche à chaque fois de participer à leur
pérennisation . Je me sens plus utile et je trouve cela plus valorisant que sur un projet artistique ayant une durée de vie de deux semaines , et cela même si personne n ’ y prête attention , alors que des foules se sont déplacées pour admirer l ’ empaquetage de l ’ Arc de Triomphe . J ’ ai même été un peu choqué par le fossé entre le budget phénoménal - 14 millions d ’ euros - de l ’ empaquetage de l ’ Arc de Triomphe ( même s ’ il est autofinancé ) et la misère que j ’ ai pu découvrir aux abords du chantier : la nuit , des SDF nous regardaient travailler …
Cette expérience restera une anecdote dans mon parcours . Chez les Compagnons , on nous apprend à acquérir un maximum de savoir-faire pour les mettre en œuvre ensuite ; ce projet à l ’ Arc de Triomphe ne répond pas à cet idéal . Je ne m ’ en suis d ’ ailleurs pas caché auprès de mon entourage . Cependant , j ’ avais travaillé sur la rénovation du hall en bois de la piscine de Charenton en juin et , là , ce chantier répondait à toutes mes attentes professionnelles ! Toutefois , je reste conscient qu ’ avoir travaillé sur l ’ empaquetage de l ’ Arc de Triomphe a été l ’ opportunité d ’ en prendre plein les yeux : la tour Eiffel qui clignote , toute les lumières nocturnes de la capitale , des levers de soleil exceptionnels … Que de visions superbes à la clef !
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
Les coteries profitent d ' une vue à couper le souffle .
1 - Ce couple d ’ artistes qui signaient ensemble ces créations est décédé , Jeanne-Claude en 2009 et Christo en 2020 .
# 314 / Janvier 2022