18 compagnons dépassement
Parfois , ils me demandaient où j ’ en étais et cela me faisait du bien de savoir qu ’ ils s ’ intéressaient à mon ouvrage et de connaître leur avis à ce propos . J ’ ai pu compter sur eux lors du deuxième collage .
UN PROJET TRÈS INSTRUCTIF J ’ ai fini par ne plus supporter ma pièce au bout de tant de mois à y penser . Ce n ’ est pas le temps passé dessus en atelier qui m ’ a paru long , mais plutôt la durée de tout le projet , le travail n ’ évoluant pas . J ’ ai ressenti une vraie fatigue nerveuse ! Paradoxalement , j ’ ai bien vécu mes deux mois intensifs de travail en sortie de confinement , car je voyais les choses avancer . De septembre à janvier , j ’ ai dû consacrer à la maquette une vingtaine d ’ heures , ce qui en soi n ’ est pas beaucoup . Ce qui était perturbant étaient toutes ces petites bricoles qui empêchaient la finalisation de l ’ ensemble et les reports successifs des corrections .
Techniquement , j ’ estime que ma pièce n ’ était pas d ’ une complexité incroyable . Certes , elle m ’ a obligé à cogiter bien des fois , mais à mes yeux le challenge réel résidait dans l ’ aspect collaboratif du projet : parvenir à motiver l ’ ensemble des acteurs , assurer le suivi de fabrication à distance , etc . Cela s ’ est révélé vraiment compliqué ; si j ’ avais réalisé l ’ intégralité de la pièce seul , je n ’ aurais pas eu les soucis que j ’ ai connus . Certes , j ’ aurais eu plus à faire mais j ’ aurais pu compenser par davantage de travail . Cependant , je ne regrette pas du tout la manière dont cela ça s ’ est passé , car j ’ ai beaucoup appris .
Récemment un Compagnon menuisier a repéré ma pièce dans les couloirs de la maison de Paris en sortant d ’ une réunion . Il s ’ est exclamé : « Oh , cette pièce est originale , mais alors le socle … Je ne l ’ aime pas du tout ! ». Je l ’ ai laissé parler un peu avant de lui dire que j ’ en étais l ’ auteur . Un peu gêné , il s ’ est excusé , mais je ne lui en veux pas du tout car je la sais particulière . Quand j ’ ai interrogé mes parents à ce sujet , ils ne savaient pas trop quoi me dire . Elle est vraiment originale ; je ne peux même pas dire moi-même si je la trouve belle ou laide et pourtant c ’ est moi qui l ’ ai dessinée …
Le message qu ’ elle véhicule a toujours davantage compté pour moi que sa beauté . Le bois utilisé pour le socle
Le continent en mousse et tissu exécuté par une tapissière de Paris .
Le continent en corian fabriqué par Toulouse .
provient des ormes de mes parents ; j ’ ai transformé en feuillets ce bois brut local chez mon maître d ’ apprentissage ; beaucoup de mes amis ont contribué à cette œuvre ... Autant d ’ aspects de ce défi qui sont symboliquement et affectivement forts pour moi .
Il reste encore un peu de finition à exécuter sur mon travail de Réception , ainsi que le socle métallique qui va soutenir l ’ œuvre . Maintenant que j ’ ai été reçu , je suis plus apaisé . Mais cela reste dans un coin de ma tête , alors que j ’ ai hâte de tourner la page . Par la suite , mon travail de Réception sera présenté au congrès de Paris en 2022 , en présentiel je l ’ espère . Je me demande quels commentaires les futurs congressistes feront à son sujet .
UN TRAVAIL FAIT POUR MOI Professionnellement , je n ’ avais jamais eu une telle expérience en entreprise . Lors de ces mois sur mon travail de Réception , c ’ est comme si j ’ étais passé par tous les postes : dessinateur , chef d ’ atelier , mais aussi chef d ’ entreprise … Si Gascon avait suggéré l ’ idée du globe , j ’ en ai défini le cahier des charges . J ’ ai été conseillé , mais c ’ est bien moi qui ai réalisé le travail . J ’ ai appris que la sous-traitance signifie la nécessité d ’ un contrôle de la qualité .
Le continent en tilleul et résine usiné au Canada .
Le continent réalisé en impression 3D par Strasbourg .
Je crois que ce travail était fait pour moi : il m ’ a enseigné à rebondir et m ’ a permis de comprendre combien j ’ aime la collaboration !
Techniquement , je pense avec réalisme que je vais atteindre mes limites rapidement , même si j ’ apprécie l ’ établi . Je me projette bien en tant que chef d ’ entreprise , car j ’ aime avoir beaucoup de contacts et ne veux surtout pas travailler seul ! Or les menuisiers et ébénistes sont , dans leur pratique , des solitaires par rapport à d ’ autres métiers comme les charpentiers ou les maçons ... Sur la fin de mon projet , j ’ ai pu travailler avec des itinérantes tapissiers et maroquiniers , ce que j ’ ai trouvé extrêmement enrichissant .
Au mois de septembre , je rejoindrai la Fondation de Coubertin pour une année , avant de conclure mon Tour de France si possible par une gâche de maître de stage . Transmettre compte beaucoup à mes yeux . Dans dix ans , je m ’ imagine à mon compte dans ma Lorraine natale . Ce sera à mon tour d ’ accompagner des itinérants sur la voie de la Réception !
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
1 - Présentation du projet dans l ’ article « Un globe pour 15 villes » dans le n ° 295 ( avril 2020 ).
# 308 / Juin 2021