réflexion compagnons 11
LE MÉTIER ET L ’ IDENTITÉ Les orientations sociales à l ’ égard du travail se répartissent sur deux axes . Le premier concerne sa nature : le travail peut en effet être vu comme un simple « facteur de production », un instrument ou bien , au contraire , comme une action avec un sens personnel , moral . Le second axe est celui des formes du travail : est-il une contrainte asservissante ( le simple « boulot ») ou , à l ’ inverse , un engagement voulu , associé à une harmonie personnelle ( le sentiment de l ’ œuvre accomplie ) ou collective ( dans la co-opération avec d ’ autres ) ? Le travail présente ainsi des visages multiples . Il peut être réduit à un simple emploi , instrument d ’ une entreprise qui l ’ utilise de manière soumise ; par contre , le métier se situe au point d ’ intersection des pôles du sens et de l ’ harmonie . D ’ un côté , la besogne , de l ’ autre , l ’ œuvre .
Le travail que l ’ on fait situe la personne dans la répartition sociale des tâches et constitue ainsi un des éléments par lesquels l ’ être humain se caractérise en tant qu ’ être social : « je suis menuisier », « je suis bottier », mais aussi « je suis technicien de surface ou médecin » ; dans ces expressions familières , ce qui est important ici est le verbe : « je suis ».
Le métier ajoute une dimension supplémentaire à cette identité du travailleur - une dimension que l ’ on peut saisir à travers la manière dont les jeunes Compagnons ressentent leur appartenance à cet univers . Mathilde , cordonnier-bottier , ressent que son métier a une importance plus grande que celle accordée au leur par les personnes de son entourage , pour qui « ce n ’ est pas une passion » et qui « en changent ». Pour elle , au contraire , son travail est une passion et c ’ est pour cela qu ’ elle a fait le choix d ’ entrer chez les Compagnons et de « passer longtemps à l ’ apprendre ». Elle est « contente d ’ avoir un vrai métier manuel , de travailler de [ ses ] mains ». Et puis , « c ’ est porteur » : elle éprouve à cet égard un sentiment de sérénité : « il y aura toujours besoin de chaussures ». Elisa , pâtissier , a trouvé chez les Compagnons la possibilité d ’« avoir une réflexion sur ce que l ’ on vit à travers le métier ». C ’ est d ’ ailleurs elle qui , lorsqu ’ il s ’ agit de définir le métier au sens fort , insiste sur l ’ idée du « sens » donné au travail par
© Thierry Caron / Divergence images . tout ce qu ’ implique le métier . De plus , elle constate - rejoignant ici la problématique des compétences - que « l ’ on a une multiplication des activités au sein du même métier de pâtissier » ; elle pense sans doute à la production et à la finition , au tour ou aux desserts à la cuiller … Certes , à la différence des chaussures ou des meubles , la pâtisserie , consommée et disparue aussitôt présentée , n ’ est pas durable . Mais elle comprend un élément temporel consistant dans la mémoire du dégustateur .
LE TRAVAIL QUE L ’ ON FAIT SITUE LA PERSONNE DANS LA RÉPARTITION SOCIALE DES TÂCHES ET CONSTITUE AINSI UN DES ÉLÉMENTS PAR LESQUELS L ’ ÊTRE HUMAIN SE CARACTÉRISE EN TANT QU ’ ÊTRE SOCIAL
On a touché ici à une dimension psychologique de l ’ identité : la conscience de la persistance de soi au long de la trajectoire de l ’ existence . Tanguy , pour sa part , voit « [ là ] où il est arrivé au bout de sept ans ». Il insiste sur l ’ idée d ’ effort : un effort investi tout au long de ce temps , pour produire un ouvrage de menuiserie . « Même si au début ce n ’ est pas satisfaisant , on continue à progresser dans l ’ effort ». Il souligne l ’« amour que l ’ on porte à ce métier » et , dans les évolutions que l ’ on a envisagées , il affirme que « l ’ on a besoin des métiers pour progresser ».
Véritable « capital humain », que l ’ individu entretient et transporte avec lui au long de son existence , le métier est ainsi gage d ’ une indépendance personnelle qui ne repose pas forcément sur le statut d ’ indépendant . Tous trois , ces jeunes Compagnons savent qu ’ ils savent faire quelque chose et que la détention de leur métier leur permet de ne pas être tributaires de la conjoncture du marché du travail : Mathilde a la certitude qu ’ elle « ne sera jamais à court de travail ». Cette « autonomie professionnelle » s ’ enracine dans l ’ expérience du Tour , au cours de laquelle on passe non seulement de ville en ville , mais d ’ entreprise en entreprise , sans que la carrière soit liée à telle ou telle unité économique . Car c ’ est à l ’ égard du métier , de ses pratiques et de ses valeurs , que se construit la véritable loyauté , renforcée par le cadre commun de la vie en maison , ainsi que par les rites propres aux Compagnons .
Pierre Maclouf
Sociologue
Suite dans le journal de janvier ...
Zoom sur … … Pierre Maclouf
De formation politologue , juriste et sociologue , Pierre Maclouf , sociologue anciennement directeur du master Développement durable et organisations , a créé et dirigé pendant dix ans le programme « Grands Enjeux contemporains » à l ’ université Paris-Dauphine , où il enseigne actuellement la sociologie du travail et des organisations . Ses travaux actuels portent sur la personnalisation dans les organisations , ainsi que sur la régulation environnementale de l ’ action économique aux Etats-Unis et en Allemagne .
1 - Cet article se base sur les propos échangés lors d ' une rencontre qui a réuni le 18 juillet 2020 à la maison de Pantin Pierre Maclouf , Elisa Felice , Bordelaise l ’ Amie de la Liberté , Compagnon pâtissier , Mathilde Napieracz , Niçoise la Noble Gaité , Compagnon cordonnier-bottier , et Tanguy Blin , Tanguy le Bourguignon , Compagnon menuisier .
# 302 / Décembre 2020