24 compagnons métier
Dans l ’ entreprise où je travaille , nous sommes quatre maréchaux . Dans le milieu des courses , tout diffère dans la pratique du métier , que ce soit le type de fers ou la manière de ferrer … Effectivement , nous n ’ avons pas les mêmes attentes envers les chevaux de selle et les chevaux de course . Pour les premiers , l ’ on souhaite confort et durée du ferrage : ils sont destinés à la promenade , au CSO ( concours de saut d ’ obstacles ) ou bien au dressage , alors qu ’ un cheval de course est dans la performance : il doit aller le plus vite possible avec des fers les plus légers possibles .
Nous chauffons les fers des chevaux de selle et nous les ajustons à chaud en extérieur , alors que ceux des chevaux de course sont ajustés à froid , avec un trépied directement dans leur box . Pourquoi cette spécificité ? Nous ajustons à froid des fers plus légers et petits qui , ayant moins de poids , leur permettent d ’ augmenter leur vitesse . Il faut savoir que les chevaux de course ont les pieds sensibles . Ces races très élancées et légères ( 500 kilos au maximum au lieu de 600 kilos pour un cheval de selle ) s ’ avèrent aussi très fragiles . Nous forçons ces chevaux à courir , mais leurs pieds ne sont pas adaptés naturellement à cette contrainte : nous sommes donc obligés de les ferrer pour les protéger .
DES ANIMAUX TRÈS SENSIBLES Les chevaux de course sont en outre beaucoup plus vifs que les chevaux de selle . Un maréchal doit en tenir compte , car il doit les ferrer habituellement toutes les 4 à 5 semaines dans un box , espace exigu et fermé . Tout mouvement brusque doit alors être évité . Un « vieux » cheval de course - 4 ans environ - est moins impressionnable , mais les jeunes peuvent se montrer très turbulents ( ils arrivent à Maisons-Laffitte âgés d ’ un an et demi environ et commencent à courir à 2 ans ). La pratique du maréchal se trouve ainsi modifiée surtout du fait du caractère de ce type de cheval . De plus , dans les box , nous n ’ avons pas à disposition de servante - sorte de desserte contenant tous nos outils que nous avons d ’ habitude à proximité : lors d ’ une intervention sur un cheval de course , nous avons juste un petit pochon de cuir pour ranger nos outils .
Quand nous ferrons un cheval de course s ’ ensuivent plusieurs étapes : dans un premier temps , nous analysons ses aplombs
( davantage qu ’ avec les chevaux de selle ) en le faisant marcher , nous déterminons le parage , puis nous parons le cheval , mais en essayant de poser le moins possible son pied , afin d ’ être extrêmenent rapides parce que les animaux jeunes s ’ impatientent très vite . L ’ enchaînement de ces étapes est beaucoup plus marqué avec les chevaux de selle . Deux chevaux amis peuvent être plus nerveux s ’ ils sont séparés : il faut donc constituer de manière réfléchie les lots de chevaux à ferrer . Il faut parfois avoir quelqu ’ un de vigilant à leur tête pour calmer les animaux . Ce qui me semble difficile avec les chevaux de course est cette efficacité et cette rapidité qu ’ il faut combiner : cela crée une certaine pression chez le maréchal-ferrant .
J ’ AIME DEVOIR M ’ ADAPTER AU CHEVAL , ÊTRE À L ’ AFFÛT DE SES ÉTATS D ’ ÂME . IL Y A UN RÉEL SENTIMENT DE GRATIFICATION QUAND TOUT S ’ EST BIEN PASSÉ AVEC L ’ ANIMAL .
Chaque espèce animale a ses particularités impactant la pratique de notre métier : un percheron par exemple se montre bien plus calme , mais beaucoup plus lourd : pour le ferrer , le maréchal doit avoir une condition physique optimale ... Le Tour de France des Compagnons est formidable , car il permet d ’ aborder des espèces très différentes !
À Maisons-Laffitte , les maréchauxferrants travaillent beaucoup avec les vétérinaires , ici plus pointus sur le cheval et son anatomie que leurs confrères , car ils sont spécialisés . Pour les cas compliqués ou les chevaux blessés , ils se déplacent aux écuries au moins deux ou trois fois par semaine et transmettent leurs ordonnances aux maréchaux-ferrants . Quand il y a une pathologie , ils viennent même parfois lors du ferrage pour que l ’ on puisse échanger sur le ferrage préconisé . Nous parlons aussi très régulièrement avec les jockeys et les entraîneurs , car cette communication est essentielle pour le bien-être du cheval : cela nous permet d ’ améliorer chaque ferrage .
DES COURSES À L ’ ARRÊT Ce qui me plaît dans cet emploi est la diversité de ses tâches . J ’ aime devoir m ’ adapter au cheval , être à l ’ affût de ses états d ’ âme . Il y a un réel sentiment de gratification quand tout s ’ est bien passé avec l ’ animal . En revanche , même si je prends plaisir à cette expérience actuelle , je sais déjà que je ne ferai pas carrière dans le domaine des courses . Je trouve que la pratique est vraiment plus stressante qu ’ avec les animaux de selle , du fait du caractère nerveux des chevaux de course .
Mon engagement à Maisons-Laffitte devait durer un an , mais mon travail a malheureusement été interrompu par la crise sanitaire actuelle . J ’ ai pu travailler jusqu ’ à ce que les courses soient stoppées . Si les entraîneurs doivent maintenir les chevaux dans leur état de forme , comme ils ne courent plus en compétition , il y a nettement moins de travail pour les maréchaux-ferrants . Ayant plus d ’ une heure de transports en commun pour aller à Maisons-Laffitte , je me suis résolu avec philosophie au fait d ’ être confiné . J ’ espère néanmoins pouvoir avancer dans mes projets professionnels prochainement .
Fin 2020 , j ’ ai l ’ intention d ’ effectuer mon travail de Réception qui portera sur l ’ abcès . J ’ ai d ’ autre part mûri deux autres projets : à court terme , j ’ aimerais aller travailler en Suisse comme ouvrier pour mettre de l ’ argent de côté en vue d ’ un projet à plus long terme . Il s ’ agirait de monter une structure d ’ échange intermétier où exerceraient au même endroit maréchal-ferrant , vétérinaire et ostéopathe . Cela n ’ existe pas à ce jour en France , mais je préfère créer cette entreprise en Belgique ou en Hollande où il est plus facile de s ’ installer . Ce serait une clinique de performance du cheval où l ’ on pourrait effectuer des bilans globaux autour de la santé de l ’ animal .
Mon métier évolue énormément actuellement , notamment en termes de matériaux : nous utilisons maintenant de l ’ aluminium , les fers peuvent être imprimés ... Du coup , il faut ne jamais s ’ arrêter de se former . C ’ est aussi pour cette raison que je souhaite créer ce pôle intermétier afin d ’ être toujours à la pointe des techniques de mon métier !
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 296 / Mai 2020