Mais ceux-ci restent prisonniers du quartier, voire même de la bande, qui considère ce jeu
linguistique comme un langage quasiment crypté.
Selon Alain Rey, qui suit de près l'évolution de la « tchatche », deux raisons expliquent ce
phénomène. La première, c'est que les ambassadeurs du verlan, c'est-à-dire les rappeurs et tous
ceux qui font bouger la culture hip-hop, ont changé de registre en ayant moins recours, dans leurs
paroles, au verlan, jugé un peu ringard. La seconde, c'est que cette fameuse créativité s'est
déplacée, victime d'un « changement de mode ». « On assiste désormais à une entrée en scène
des langues maternelles. Les jeunes vont davantage insérer des mots provenant de la culture de
leurs parents », explique-t-il.
Abdelkarim Tengour, alias Cobra le Cynique, qui a créé sur la Toile l'excellent Dictionnaire de la
zone (www.dictionnairedelazone.fr) recensant plusieurs centaines d'expressions du béton, est sur
la même longueur d'ondes. « Les jeunes intègrent de plus en plus de mots arabes dans leur argot
», indique cet ingénieur informatique de l'Essonne. Pour le rappeur Rost, à la tête de l'association
Banlieues actives, cette « évolution est liée aux replis communautaires ».
« On a constaté ces dernières années dans les cités un repli vers la famille en raison de la crise.
Cela a forcément une influence sur le langage : on va utiliser davantage les mots de la
communauté pour communiquer », avance-t-il. Ces emprunts à l'arabe, mais aussi au bambara
ou au créole, font une percée dans les textes des rappeurs, à l'instar de Mister You ou Tunisiano.
Sur le déclin, le verlan n'est pas, pour autant, totalement mort. Aussi « zarbi » (bizarre) que cela
puisse paraître, c'est un peu comme un volcan endormi susceptible de se réveiller à tout moment.
« Ça peut, par exemple, se recycler en littérature, prévient Alain Rey. En linguistique, on peut tout
imaginer mais on ne peut rien prévoir… »