Vice-versa des saisons décentrer l'hiver, affirmer nos étés | Page 48

Réfléchir

Enfant, j’ ai longtemps cru que nos saisons étaient « à côté », « à part ». Les films, les chansons, les unes des magazines faisaient de l’ hiver la scène principale de la modernité. Nous étions relégués en périphérie: des corps en été dans un imaginaire en manteau. Avec les années, j’ ai compris que le sentiment d’ infériorité naît moins du thermomètre que du récit: ce que l’ on voit et ce qui est raconté, ce qui circule et ce qui reste en marge. L’ impossible réciprocité n’ est pas de l’ ordre climatique, mais du symbolique: nos étés rouges de pastèques et de litchis traversent rarement l’ écran, lorsque les hivers blancs et cotonneux s’ imposent partout.

Le philosophe martiniquais Édouard Glissant m’ a appris à déplacer le regard pour cesser de penser le monde en centre et marginalité, et préférer la relation, une constellation d’ îles et de trajectoires où chaque lieu est potentiellement un centre pour lui-même, relié aux autres sans s’ y dissoudre. Dans cette perspective, notre été mauricien n’ est plus « à contre-temps »; il élargit les horizons. Il dit que la planète n’ a pas une saison officielle mais une polyphonie de climats et de subjectivités.
Cette polyphonie, la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie l’ a formulée autrement: le danger d’ une histoire unique. Une seule saison dominante devient vite une seule manière d’ habiter le monde. Multiplier les récits et les laisser coexister n’ est pas un luxe culturel: c’ est une politique du sensible. Nos étés méritent d’ être racontés pour euxmêmes, sans se justifier ni se traduire en équivalents tempérés, non par esprit d’ opposition, mais par fidélité à ce que nous éprouvons: la lumière plus longue, la peau salée, les fruits de saison, les après-midi accablants, l’ attente des cyclones.
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