250430 - Journal #349 - V4 web | Page 3

3 perspectives

QUE FERONS-NOUS DE L’ INTELLIGENCE ARTIFICIELLE OU QUE FERA-T-ELLE DE NOUS?

L’ intelligence artificielle( IA) est déjà à l’ œuvre dans nos ateliers, nos formations et nos chantiers. Discrètement, elle prend place dans les processus de conception, de production, de gestion, de transmission... Cette transformation impose aux Compagnons un double regard: comment l’ IA peut-elle enrichir nos pratiques? Et à quelles conditions ne pas y perdre notre âme? Car le virage à négocier n’ est pas seulement technique, il est aussi culturel, éthique et politique.

Dans nos métiers, l’ IA renforce une véritable industrie du savoir. Elle automatise des tâches cognitives jusqu’ ici réservées à l’ humain: concevoir un plan, anticiper un besoin, organiser un chantier, formuler une solution, accompagner une progression... Elle ne se contente plus d’ assister le geste, elle assiste le raisonnement. Dans les bureaux d’ études, elle génère des formes, simule des contraintes, optimise des chantiers. Dans les champs, elle reconnaît les maladies de la vigne et propose des traitements adaptés. À l’ atelier, elle assiste la découpe, optimise les débits, calepine les produits. Dans les bureaux, elle rédige des devis, calcule des prévisions, accompagne la conception assistée par ordinateur( CAO) et lit les normes. Nos outils du quotidien se transforment.
Bien utilisée, l’ IA peut être une vraie alliée: que ce soit pour explorer plus de possibles, personnaliser une proposition ou mieux ajuster une intervention. Elle offre une chance de libérer de l’ espace et du temps pour la réflexion, la transmission, la créativité. Et demain? La robotique s’ appropriera les gestes de métier, des assistants intelligents et simulateurs d’ actions accompagneront les apprenants, des IA métier prodigueront des conseils précis à partir de données documentées par nos pairs. C’ est tout un glissement de compétences qui s’ opère: après avoir converti certains ouvriers en opérateurs de machines, l’ IA commence à automatiser les processus intellectuels.
Elle traite l’ information, raisonne, transforme en process la connaissance. Cela bouscule le cœur même de nos métiers: le lien entre l’ expérience, la réflexion et la transmission. Il devient alors essentiel de poser un cadre. Comprendre et utiliser l’ IA deviendra une compétence clé. Le véritable enjeu sera d’ apprendre à documenter nos pratiques, à qualifier nos données, à bâtir une mémoire collective exigeante et partagée. Sans données choisies et structurées, l’ IA n’ a aucun sens. Et sans posture critique, elle peut vite devenir une dérive plutôt qu’ un cap.
BIEN UTILISÉE, L’ IA PEUT ÊTRE UNE VRAIE ALLIÉE: QUE CE SOIT POUR EXPLORER PLUS DE POSSIBLES, PERSONNALISER UNE PROPOSITION OU MIEUX AJUSTER UNE INTERVENTION. ELLE OFFRE UNE CHANCE DE LIBÉRER DE L’ ESPACE ET DU TEMPS POUR LA RÉFLEXION, LA TRANSMISSION, LA CRÉATIVITÉ.
Mais il faudra aussi savoir dire non, car tout progrès technique n’ est pas nécessairement un progrès humain. C’ est tout le sens du double virage que nous devons prendre: un virage technique, certes, mais surtout un virage de conscience.
Cette nouvelle force de travail ne vient pas sans coût, notamment l’ un des moins visibles: son empreinte écologique. L’ IA semble immatérielle, légère. Elle évoque des nuages et des algorithmes, pas des tuyaux ou des blocs de béton. Pourtant, derrière chaque image générée, chaque phrase complétée, ce sont des infrastructures massives qui s’ activent: des serveurs par milliers, des kilomètres de câbles, des métaux rares, des besoins colossaux en électricité pour alimenter les datacenters et en eau pour les refroidir. L’ IA repose sur une matière première indispensable: la donnée. Or cette donnée nécessite des équipements bien matériels pour être stockée, envoyée, traitée, calculée.
À Marseille, lors du dernier séminaire du Devenir des métiers, nous avons vu ces infrastructures de près. Derrière la façade de l’ innovation, des projets industriels s’ imposent au territoire sous prétexte d’ IA, mobilisant des hectares de foncier, détournant de l’ énergie, concurrençant parfois des habitants dans leur accès aux ressources vitales. Dans un monde où l’ on manque de place pour se loger ou produire localement, des centres de données se multiplient en silence, sans débat démocratique. Le numérique avance à marche forcée, porté par des intérêts industriels qui échappent au contrôle collectif. Qui décide? Pour quels usages? Avec quelles ressources? Les métiers dits « manuels » ont toujours entretenu un rapport de respect à la matière; ce respect doit s’ étendre aux ressources que l’ IA mobilise.
Il ne s’ agit pas de la rejeter, mais de la comprendre pour être en mesure de mieux choisir. Refuser les discours magiques. Interroger les promesses. Être lucide sur les coûts. Et poser la question: « Quels usages sont justes, utiles, soutenables? » Les Compagnons ont toujours
# 349 / Mars-avril 2025