250410 - Journal #348 - VDEF web | Page 15

[ voyage ] compagnons 15 ils passent trop de temps sur le bichonnage, qui implique chez eux cinquante nettoyages de suite.
Le chaussant en Asie diffère de celui de l’ Europe, puisque les Asiatiques ont des pieds plus petits et plus larges que les Occidentaux. Ayant fait mon apprentissage chez Massaro, bottier parisien, je connaissais cette particularité, qui n’ impacte cependant pas la manière de produire des chaussures. Leurs méthodes de fabrication sont finalement relativement similaires aux nôtres, à quelques détails près, peu flagrants à la conception.
UN ACCUEIL ATTENTIF ET BIENVEILLANT L’ ambiance de travail à Scotch Grain est relativement silencieuse, les ouvriers discutant peu. Il y a deux pauses, une le matin et une l’ après-midi. Plusieurs fois dans la journée, un haut-parleur annonce le moment d’ effectuer des exercices d’ étirement. Ces exercices physiques sont apparemment courants dans les ateliers japonais. Nous devrions faire de même en France, car cela fait réellement du bien. Le midi, les ouvriers mangeaient leur bento devant la télé qu’ ils plaçaient alors au centre de l’ atelier. Alexandre et moi mangions nos bentos offerts par l’ entreprise avec eux. Tatsuro et son père sont très accessibles pour leurs salariés. Le second, âgé de 70 ans, travaille parfois sur la chaîne ou au bichonnage, comme n’ importe quel ouvrier! Deux générations se sont succédé dans l’ entreprise et plusieurs membres de la famille y travaillent actuellement.
À LA FIN DU MOIS D’ IMMERSION, J’ AVAIS L’ IMPRESSION DE FAIRE PARTIE DE L’ ENTREPRISE. ACCUEILLIS À BRAS OUVERTS, NOUS AVONS CRÉÉ DES LIENS FORTS EN TRÈS PEU DE TEMPS.
Les ouvriers se sont tous montrés très avenants, bien que tout en retenue et timidité. J’ ai passé une semaine au piquage avec Aki. Pourtant maître dans cet art, il était très stressé à l’ idée de mal m’ enseigner les gestes … Je me débrouillais pour communiquer et comprendre les instructions données. Lors de mes discussions avec des ouvrières- principalement dans l’ atelier de piquage où le cadre est plus propice-, elles m’ ont expliqué que la France les faisait rêver, surtout Paris. Elles étaient estomaquées que je change de lieu de vie tous les ans!
À la fin du mois d’ immersion, j’ avais l’ impression de faire partie de l’ entreprise. Accueillis à bras ouverts, nous avons créé des liens forts en très peu de temps. Nous avons fait signer les boîtes de nos chaussures par tous les ouvriers de l’ usine et avons même eu droit à des accolades, alors que les Japonais ne sont pas tactiles. Dire au revoir à Tatsuro lors de la cérémonie de clôture du projet organisée dans une boutique J. M. Weston m’ a mis les larmes aux yeux. Ils nous ont tous beaucoup donné sans rien attendre en retour.
UN MOIS DE DÉCOUVERTES ININTERROMPUES Nous avions un budget pour manger et pour nos sorties ainsi qu’ une carte de transport pour aller partout dans le pays, mais nous n’ avions que trois weekends sur place avec un planning établi. Je voulais tirer parti au mieux de mon temps libre. Cependant, quand je devais travailler le lendemain, j’ évitais de sortir afin de rester performante et d’ apprendre un maximum à Scotch Grain.
Le premier week-end, nous avons visité le quartier dans lequel travaille Chisato, spécialisé dans les matériaux spécifiques à la chaussure. En France, il existe de toutes petites boutiques, mais là-bas un quartier entier est dédié à l’ outillage traditionnel. Nous avons randonné le lendemain à Kamakura, une petite ville côtière à une heure de transport au sud de Tokyo, où se trouvent, au beau milieu de la nature, quatre très beaux temples. J’ ai acheté dans chacun d’ eux des goshuin, calligraphies faites par les moines. Dans la foulée, j’ ai aussi visité Disney Sea, où ils ont reproduit Venise en miniature et le monde de la Petite Sirène.
Le deuxième week-end, je suis restée à Tokyo pour visiter la ville et ses temples.
Réalisation d’ une patine en entreprise.
J’ avais envie de ramener des darumas, poupées japonaises traditionnelles dont on colorie le premier œil en faisant un vœu, puis le second quand celui-ci se réalise. Le deuxième jour, Alexandre, Waka- rencontrée lors d’ une visite d’ entreprise-, sa sœur et moi avons mangé des burgers dans un parc d’ un autre quartier et fait des calligraphies sur place.
J’ ai visité Disneyland Tokyo pendant la période d’ Halloween et je suis allée dans des temples autant que possible. J’ ai découvert sur les réseaux sociaux qu’ il existait un temple des maneki-neko, ces petits chats qui saluent. Hirumi, qui ne connaissait pas ce temple, m’ y a emmenée avec sa famille un dimanche. Le dernier week-end de mon séjour, Chisato et moi avons pris le Shinkansen pour rejoindre Kento à Kobé, puis en deux jours nous avons visité en un temps record Osaka et Kyoto.
Ce voyage immersif m’ a permis de rencontrer des habitants et de découvrir la culture locale, davantage marquée par la spiritualité que la nôtre. Leurs religions, le shintoïsme et le bouddhisme, m’ ont beaucoup intéressée: tout a un sens au Japon. J’ avais beaucoup regardé de reportages sur ce pays avant d’ y aller pour respecter la culture locale. Il me semblait que les Japonais étaient rigides, respectueux et très disciplinés … tous ces préjugés sont avérés! Cependant, si en France une fille doit faire attention à sa tenue au risque de se faire embêter dans la rue, au Japon on se sent en sécurité: le regard est respectueux. Malheureusement, l’ envers de la pièce est que les femmes sont moins considérées que les hommes, qui mènent le jeu. Avantage à l’ Europe!
# 348 / Février 2025