3 perspectives
S ’ ACCOMPLIR …
« e réaliser pleinement », « s ’ épanouir »,
S « trouver sa voie », « devenir soi »… Toutes
ces expressions sont aujourd ’ hui brandies en slogans publicitaires par les cabinets de développement personnel , de sophrologie ou de coaching , selon la terminologie en vogue . Si tous les dictionnaires s ’ accordent sur la signification du verbe accomplir (« mener à son terme »), ils divergent dans le temps sur celle de sa forme pronominale . Jusqu ’ au milieu du xx e siècle , s ’ accomplir ne s ’ applique pas à une personne mais à une action ( comme s ’ accomplit un rêve ou une prophétie ), tout comme s ’ épanouir renvoie à une idée de déploiement , d ’ ouverture ( tel un bouton de fleur ). Ce n ’ est qu ’ au sens figuré qu ’ il définit un visage radieux .
L ’ acception du verbe s ’ accomplir qui nous intéresse ici témoigne donc bien d ’ une époque , la nôtre , et d ’ un environnement , celui défini par notre culture occidentale . En effet , permettre à la personne de s ’ accomplir n ’ était pas du tout à l ’ ordre du jour en d ’ autres temps – même dans le compagnonnage –, pas plus qu ’ il ne l ’ est aujourd ’ hui dans d ’ autres cultures , comme le prouvent les différences d ’ interprétation que l ’ on peut avoir de la notion des droits de l ’ homme ( toute manœuvre politicienne mise à part ). Soyons déjà rassurés sur ce point : que ce verbe soit dans l ’ objet de notre association positionne bien les Compagnons du Devoir dans le temps présent !
Il s ’ agit donc de permettre à chacun de devenir pleinement soi-même , autrement dit de l ’ aider à développer de la façon la plus harmonieuse possible les différentes facultés que chacun , dans des proportions différentes , porte en lui . Et tout ça « dans et par son métier , dans un esprit d ’ ouverture et de partage », comme chacun sait .
Oui , mais de le savoir suffit-il à y parvenir ? Suffit-il de connaître par cœur l ’ objet de notre association et de le répéter à tout bout de champ pour réussir ce challenge ? Et fournir la plus belle caisse à outils qui soit – métier , communauté , voyage et initiation – nous exonère-t-il de travailler avec les jeunes sur « comment fait-on pour s ’ accomplir » ? Au-delà des belles formules , ne devrions-nous pas nous pencher davantage et de façon très concrète sur leur mode d ’ emploi ? S ’ accomplir d ’ accord , mais comment s ’ y prend-on ? Pour ma part , mais le débat reste ouvert , s ’ accomplir passe par trois étapes dont l ’ ordre a son importance . Un seul mot suffit à résumer chacune d ’ elles : l ’ envie , la rencontre et l ’ étude .
FOURNIR LA PLUS BELLE CAISSE À OUTILS QUI SOIT – MÉTIER , COMMUNAUTÉ , VOYAGE ET INITIATION – NOUS EXONÈRE-T-IL DE TRAVAILLER AVEC LES JEUNES SUR « COMMENT FAIT-ON POUR S ’ ACCOMPLIR » ?
L ’ envie . Parce que l ’ on ne peut pas s ’ accomplir si l ’ on n ’ en a pas envie ! On ne peut pas se forcer à s ’ accomplir , pas plus qu ’ on ne peut obliger quelqu ’ un à le faire . L ’ envie est le premier moteur qu ’ il faut allumer . Par la force de l ’ exemple , la sincérité du témoignage , la bienveillance de l ’ accompagnement . N ’ est-ce pas cet allumage que l ’ on déclenche par la démarche d ’ Adoption ?
Les mots parlent d ’ eux-mêmes : être Aspirant , c ’ est « aspirer à », autrement dit « avoir envie de ». Ce n ’ est pas un titre ou un statut . C ’ est être en route vers un projet de vie qu ’ incarnent celles et ceux avec qui l ’ on se sent tellement bien qu ’ on ne demande qu ’ à les suivre . Dans l ’ idéal , on est d ’ abord aspiré ! Il reste qu ’ une fois cette envie allumée , il faut encore l ’ entretenir car les difficultés ou les futilités du quotidien peuvent facilement l ’ étioler .
La rencontre . Parce que l ’ on ne peut pas s ’ accomplir tout seul . Les facultés de chacun ne peuvent trouver leur expression et se développer qu ’ au travers de la relation sociale . La rencontre des différentes sensibilités de métier – déjà unique en soi – et des générations que propose notre association est infiniment précieuse . Mais elle n ’ est pas suffisante . Encore faut-il s ’ échapper de ce microcosme compagnonnique – un des travers de nos maisons de Compagnons – pour aller « découvrir les autres , le monde et [ donc ] soimême ». On ne se construit vraiment et pleinement qu ’ en se frottant à ses contraires . Il n ’ est d ’ ailleurs pas impossible que l ’ on retrouve cette idée dans l ’ étymologie du mot rencontre . Ah , j ’ oubliais : il semble utile de préciser que celle ici évoquée est forcément physique , où tous les sens sont en action , n ’ est-ce pas !
L ’ étude . Parce que rien ne s ’ obtient sans effort . La recherche , le travail personnel , l ’ observation , l ’ écoute , la réflexion … bref , toute démarche qui aide à comprendre le monde et les gens . Arrêter ses études de bonne heure n ’ empêche pas de continuer à étudier . Peutêtre faut-il un peu de discipline , au moins pour commencer . Mais très vite on se prend au jeu tant on découvre de choses insoupçonnées .
# 304 / Février 2021