Montréal pour Enfants vol. 26 n°4 / La Rentrée 2026 | Page 4

J’ étais dans le métro et tentais de m’ évader dans ma bulle, comme tout le monde. J’ y mettais d’ autant plus d’ effort que, juste à côté de moi, il y avait une classe de camp de jour et plus particulièrement un petit tannant qui parlait fort et grouillait à n’ en plus finir. Mais moi, les petits tannants, c’ est comme cela; ils me repèrent à 1 km à la ronde. Alors, il se retourne de but en blanc et me demande:
— Tu vas à La Ronde, toi?— Non, La Ronde, c’ est dans l’ autre direction.— Alors d’ où tu viens?— De danser.
— Dans un bar?( me demande-t-il, avec un sourire coquin)
— Non, il est trop tôt pour les bars. C’ est plutôt l’ heure où l’ on apprend à danser. Moi c’ est le Tango, tu connais?
— Bien sûr. Mon oncle à moi, il danse dans des bars … nu!( lance-t-il à pleins poumons)
Je sentais bien sa petite fierté malicieuse d’ avoir osé prononcer le mot « nu » pendant que son animatrice était trop occupée avec le reste de la ribambelle pour lui faire la morale. Mais moi, pas question de me terrer dans le silence, mine outrée. Je tentais une amorce …
— Ah, il doit être musclé, ton oncle, pour faire cela!
Le petit tannant m’ indique alors une taille de biceps à faire rougir d’ envie Monsieur Univers.
— Imagine le nombre d’ heures passées au gym pour avoir ces bras-là … Ça doit être épuisant! Mais bon, ça vient avec les conditions de travail …
Il ne m’ écoutait déjà plus. Le fameux oncle, parfait symbole d’ hédonisme et de provocation, se retrouvait soudain avec des conditions de travail et de possibles courbatures. La pure déchéance, quoi! Je m’ en voulais un peu d’ avoir gâché sa belle impression. Pour le faire sourire à nouveau, je détournai le projecteur:
— Et toi? Tu danses?

Un petit tannant entre deux arrêts

Par Marie-Hélène Proulx
— Oui, le hip-hop, dans une classe pleine de filles!
( Soulagement, le sourire espiègle revenait)
— Ah, c’ est particulier, d’ habitude, le hip-hop est une danse qui attire plein de garçons, c’ est tellement énergique et même acrobatique. Et toi, le hip-hop, comment tu trouves cela?
— Moi, je suis aussi bon en acrobatie que les gars, tu sais … du Cirque du Soleil?
Je doutais fort que mon petit bonhomme de 7-8 ans, qui semblait quelques secondes plus tôt ignorer que l’ on puisse danser ailleurs que dans un bar, ait vraiment l’ occasion d’ apprendre tant d’ acrobaties. Mais qui étais-je pour lui faire la morale entre deux arrêts? Et puis, en cherchant un peu, on pouvait y voir une autre issue:
— En tout cas, tu ne manques pas d’ énergie. Je pense que tu pourrais être bon là-dedans. Les acrobaties, la musique, le rythme … les paroles qui racontent une histoire et nous surprennent. C’ est presque de l’ acrobatie avec les mots. Et quand on a de la répartie comme toi, c’ est un don pour …
Juste là, nous arrivions à notre arrêt. Une porte s’ est ouverte, laissant mon «… pour la vie » en suspens.
Il m’ a alors glissé quelques mots à l’ oreille, d’ un ton tellement plus doux que le reste du dialogue que je n’ ai rien compris … sauf une chose: il avait suffisamment écouté ma dernière phrase pour la compléter à sa manière et trouver à y répondre, juste à moi.
Ça m’ a rappelé une phrase que disaient plusieurs jeunes que j’ avais interviewés durant mes études: « J’ ai semé une petite graine, ensuite, c’ est à la personne de décider si elle poussera ou non. »
Je ne saurai jamais si ma petite graine s’ est introduite dans l’ esprit fertile de ce garçon de 7-8 ans. J’ ose espérer que ces quelques mots auront offert un léger contrepoids à l’ exemple fabuleux de l’ oncle effeuilleur( s’ il existe … et même s’ il n’ existe pas).
Ces moments où l’ on donne, le temps d’ un arrêt, l’ occasion à quelqu’ un de penser à ce qu’ il pourrait accomplir de bon ne sont pas si courants. En tout cas, moi, le petit tannant, je le remercie: ce n’ est pas tous les jours que quelqu’ un nous laisse à un arrêt avec l’ espoir que l’ on puisse encore influencer l’ avenir.
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