Montréal pour Enfants vol. 22 n°5 / Automne 2022 - Page 4

ATTENTION ! JEUNES POUSSES EN CROISSANCE

Par Marie-Hélène Proulx
Cette phrase , en lettres rondes et un peu fleuries , lue sur l ’ affichette d ’ un carré de terre , rue Beaubien , en fin d ’ été , a éveillé en moi une foule de vieilles images . L ’ expression me donne souvent l ’ impression d ’ une petite herbe , en apparence ordinaire , qui prouve sa valeur en collant son front contre le ciel qu ’ elle repousse de toutes ses forces pour prendre sa place au soleil .
Moins poétiquement , elle me rappelle aussi le souvenir du voisin de mes quatre ans , monsieur L ., qui , contrairement à l ’ adage , considérait toujours son herbe comme plus verte que celle du voisin et veillait farouchement à ce qu ’ elle le reste . C ’ est sans doute ce qui explique que , lorsque nous posions nos petits petons sur sa pelouse pour raccourcir notre trajet , on le voyait jaillir , tel un « Jack in the box », à la rescousse de ses pousses en éternelle croissance .
Sentant que son enthousiasme pour sa verdure ne gagnait pas vraiment la faveur populaire , nous avons laissé plus d ’ une fois bondir nos pieds et nos éclats de rire sur ladite pelouse … jusqu ’ au jour où ce qui devait arriver arriva : plus rien . Nous avions beau prendre le raccourci : aucune réaction . Nous avons d ’ abord cru à une sortie , à des vacances , mais non . Le temps de l ’ apprentissage de cette désobéissance , pas si incivile , était pour nous révolu .
Dommage , parce que , malgré nos rires , nous nous consacrions , sans le savoir , à un apprentissage essentiel : celui de la désobéissance , où il nous faut , plus que partout ailleurs , apprendre par nous-mêmes à distinguer le bon grain de l ’ ivraie .
Nous sommes entourés de règles , parfois écrites et totalement absurdes , comme les mauvaises traductions médicales qui nous indiquent qu ’ une pilule est « pour usage externe seulement ». Il y a aussi ces règles implicites , souvent plus insidieuses ou mésinterprétées , qui , par d ’ étouffants silences ou des rires retenus , beaucoup plus violents que les grognements de Monsieur L ., nous font sentir leurs règles absurdes , selon lesquelles nous ne serions pas à notre place .
Honteux , sans savoir pourquoi , on ne comprend pas toujours la cause du mal et on se laisse prendre au jeu de la honte . Mais , après coup , avec un peu de chance , on reconnaît par des phrases comme : « C ’ est inacceptable ! ».
Parfois , l ’ inacceptable en question est dérisoire . Mais parfois , lorsqu ’ une femme , un Noir , un Musulman ou une Autochtone , fait acte de présence dans un milieu qui sent l ’ intolérance , ou simplement quelqu ’ un qui doute ou qui s ’ enthousiasme dans un milieu où on lui fait sentir impérativement qu ’ il ne devrait pas exister trop fort , l ’ apprentissage de la désobéissance , bel et bien civile , prend tout son sens .
Il n ’ y a pas une règle pour interdire d ’ imposer le silence dans un contexte précis , pas plus qu ’ il y en a pour protéger de nos injustices quotidiennes les enfants qui babillent insouciamment . Pourtant , dès qu ’ une personne à qui l ’ on refuse le droit de cité reprend sa place ou sa parole , voire ose s ’ amuser de l ’ absurdité des normes , elle contribue à fissurer des principes trop superficiels . Elle repousse de son front notre ciel trop bas pour élever un peu nos principes , si on se donne la peine d ’ y porter attention … comme aux jeunes pousses …
En cette fin d ’ été , les herbes s ’ étaient enracinées et l ’ affichette n ’ avait plus sa raison d ’ être . Mais je crois que , cette fois , je ferai de mon mieux pour ne pas piétiner le principe .
4 édito www . montrealpourenfants . com