Mon premier magazine KRAEMER_MAGAZINE_08_Pages-Simples | Página 53

53 Q Portrait de Peter Knapp, Hommage à Penn, par Fouli Elia 1961 Peter Knapp, sans titre, 1986 Lavis d’encre de Chine et gouache blanche sur papier 49,7 × 34,6 cm © Peter Knapp Photo : Musées de la Ville de Strasbourg / Mathieu Bertola uatre-vingt-cinq ans. Il faut se le répéter et aller jusqu’à l’écrire pour se persuader qu’il s’agit bien de l’âge de Peter Knapp. Parce que rencontrant l’artiste pour évoquer son exposition au Musée Tomi Ungerer, à Strasbourg, on a le sentiment d’être face à un jeune homme. Comme si toute sa trajectoire, de ses études à l’École des Arts Décoratifs de Zurich, à son poste de directeur artistique aux Galeries Lafayettes (1955-1959), puis au magazine Elle (1959-1966), ajoutée à ses parcours de photographe, de cinéaste et à ses activités d’enseignement et d’édition n’avaient jamais entamé sa passion et sa curiosité. C’est au sortir d’une discussion stimulante embrassant divers sujets, de ses échanges avec son ami César à l’anecdote sur l’arrivée à l’écriture de Marc Lévy qu’on saisit mieux Peter Knapp. Prolongeant Susan Sontag qui disait qu’« Écrire sur la photographie, c’est écrire sur le monde », on oserait avancer que photographier, c’est être présent au monde. Et que cette présence passionnée doublée d’une acuité et d’un regard critique permanents, si Peter Knapp les doit en partie à sa pratique, il ne cesse de nourrir celle-ci en retour. Et pourtant, ce sont bien des dessins qu’il expose cette fois-ci. Une sélection très large qui part de ses tentatives au début des années 50 jusqu’à sa production récente. Peter Knapp a commencé avec le dessin mais n’a jamais cessé de dessiner, maculant les pages de ses carnets au gré de ses lectures ou de ses inspirations. Rencontre inouïe au premier étage du Café de Flore, à Paris. Comment définiriez-vous ce chemin qui est le vôtre ? Je ne travaille pas sur une œuvre et n’ai donc pas l’idée d’une chose précise. J’ai plus le sentiment d’aller d’expériences en expériences. L’histoire n’étant pas séparée de nos vies et de notre création, elle amène d’autres outils. J’avance plus par curiosité que par égo, où alors je vais voir ce que donne mon égo dans le numérique, dans le film, dans le livre, sur la feuille de papier. Au départ, j’étais artiste peintre. Ma vie en France a fait que j’ai été plus connu pour mon travail de graphisme que pour ma peinture. Puis, la photographie est arrivée et a été reconnue comme un art. Subitement être un artiste n’était plus uniquement être un peintre, cela désignait aussi le fait de faire des films, des photographies... Les choses bougent et l’histoire est importante dans nos parcours. En quoi le dessin revêt-il une importance particulière chez vous ? À l’époque où j’étais à l’école d’art de Zurich [la Kunstgewerbeschule de 1947 à 1951, ndlr], j’ai acheté le Traité de la peinture de Leonard de Vinci. Un chapitre était consacré à la forme. De Vinci disait : un projet raconté n’est rien s’il n’est pas accompagné d’un schéma ou d’un croquis d’intention. Cette phrase-là m’a marqué. C’est devenu un leitmotiv : j’entame toute démarche artistique par un dessin. Ce croquis vous permet-il de visualiser l’intention initiale ? Oui, il suffit d’un trait parfois. Le croquis est plus proche de votre imagination que les mots. Et puis, il est extrêmement utile : il permet de visualiser immédiatement de quoi je parle, y compris auprès de personnes qui ne sont pas “visuelles”. Certains dessins purs semblent directement connectés à votre esprit. Très souvent, ils prennent plus de temps à être pensés qu’à être faits. Mon exécution est gestuelle, elle s’inspire de la pratique de la calligraphie. Les fautes qui naissent du geste sont donc acceptées. C’est rarement quelque chose qu’on pourrait considérer comme bien fait. Ce que je cherche surtout c’est le contact. En ne m’attachant pas aux détails, je laisse au spectateur la possibilité de créer sa propre interprétation, sa propre narration. Dans le cadre de cette exposition on découvre certains dessins illustrant L’Écriture ou la vie de Jorge Semprún. L’ouvrage, je ne l’ai lu que tardivement en 1996. J’étais en train de finir le montage de films pour France 3 pendant près de 6 mois, à Strasbourg. Je me suis attaqué à cette lecture durant les soirées qui me semblaient longues à l’hôtel. J’ai été immédiatement touché. Vous savez, j’avais moi-même 14 ans quand j’ai découvert l’horreur du système concentrationnaire... Visualisiez-vous spontanément des choses au moment de cette lecture ? Tous les soirs, après la lecture, je dessinais des croquis. J’ai été frappé comme tout le monde par le langage nazi, constitué de mots généraux, qui cachait des vérités épouvantables. Dans son édition française, Semprún a laissé ces mots en allemand. Il n’a pas cherché à les traduire en français parce que d’une part ils n’ont pas la même signification et d’autre part le maintien de ces mots en allemand donne une force à la lecture qui aurait été perdue avec la traduction. J’ai simplement cherché à visualiser ces mots-là. Comment s’est effectué le choix des extraits dans l’ouvrage ? Jorge Semprún a choisi lui-même les passages qu’il voulait voir coller aux illustrations. Après malheu- reusement, il est tombé malade. Il voulait écrire la préface, mais n’était plus en capacité de le faire. Mais lui-même avait-il vu vos premières esquisses strasbourgeoises ? Ces esquisses étaient réunies dans un carnet. Quand je suis allé l e voir, plutôt que de lui dire que j’avais été ému par la lecture de son ouvrage je lui ai montré mes dessins.