Luxury Indian Ocean LUXURY INDIAN OCEAN #7 EDITION 2018 | Page 127
Exposition BORDERLINE by The Third Dot © Tristan Chaillet
Les acteurs du rassemblement
Au 51, SSR Street à Port-Louis, l’Institute of Contemporary Art
Indian Ocean (ICAIO) a une mission : offrir au Mauricien un
lieu où il a gratuitement accès à des œuvres qualitatives réalisées
par des artistes de la région. Élèves du MGI et des écoles ZEP,
pointures internationales et amateurs d’art se croisent entre ces murs
historiques à l’occasion d’expositions, d’ateliers et de conférences.
Salim Currimjee, son fondateur, n’est pas le seul à favoriser de
telles rencontres : à quelques rues de sa fondation, Alicia Maurel
et Laetitia Lor ont récemment inauguré un espace d’exposition.
Leur plateforme culturelle The Third Dot, en plus de représenter
une brochette prometteuse d’artistes mauriciens et réunionnais,
collabore notamment avec la galerie réunionnaise Opus Art afin de
promouvoir un échange inter-îles. « Nous sommes plus forts sous
une bannière océan Indien, affirme Alicia. Malgré nos ruptures, nous
avons des histoires communes, et c’est ce qui rend cet assemblage
de pratiques artistiques intéressant ». Laetitia renchérit : « Il faut
organiser nos artistes pour être crédibles sur la scène internationale,
et cette crédibilité, nous l’obtiendrons à travers la région ». Les
jeunes femmes lancent d’ailleurs bientôt un appel à projet ouvert
aux artistes de l’océan Indien pour la seconde édition de Borderline.
De nombreux artistes sont eux aussi friands d’échanges. Le graffeur
réunionnais Jace s’est entouré en 2015 d’une dizaine d’artistes de la
région pour peindre des voiles de pirogue Vezo à Madagascar, et il
accueille à sa galerie des artistes locaux et étrangers en résidence.
Mais il n’est pas convaincu de l’existence d’un mouvement artistique
propre à l’océan Indien, au vu de la diversité « des modes d’expression
et des sujets abordés ». Pour Béatrice Binoche, directrice du Fonds
Régional d’Art Contemporain (FRAC) de La Réunion, « il s’agit
plus d’une création du Sud, partagée par des problématiques
communes post-colonialistes. Les artistes ne se retrouvent pas sur
une forme ou sur des medium mais plutôt sur des interrogations, un
propos ». Charlie d’Hotman, directrice de la galerie Imaaya, parle
de l’influence de l’insularité sur les artistes de la région, tout comme
d’une certaine créolité commune dans les couleurs.
Enfin, il faut mentionner le festival Porlwi. En trois ans d’opération,
l’équipe d’Astrid Dalais et de Guillaume Jauffret a suscité un engouement
sans précédent du grand public mauricien pour l’art contemporain. Des
artistes locaux et internationaux ont exposé à Porlwi, et la présence
forte de partenaires institutionnels régionaux a reflété dès le départ
l’ambition fédératrice du comité artistique. Cet enthousiasme ne s’est
malheureusement pas manifesté du côté du Ministère de la Culture
mauricien, dont la contribution financière fut nulle.
EDITION #7
La route est longue
Le cas de Porlwi n’est pas isolé. L’art contemporain manque
cruellement de soutien à Maurice – tout comme dans le reste
des îles de la région. L’accès au matériel est coûteux, et la
taille du marché limite l’indépendance financière et la capacité
à expérimenter des artistes. « L’île est exceptionnelle pour la
création grâce à sa lumière, son rythme de vie, ses contrastes,
nous dit l’artiste Gaël Froget. Mais […] les structures qui visent
à supporter l’industrie ne sont pas encore au point ».
L’artiste Krishna Luchoomun, qui s’est battu pour financer le
premier pavillon mauricien à la Biennale de Venise, nous rappelle
que nos artistes ne sont pas représentés dans les différentes
biennales, triennales et foires d’art. Un National Art Fund a
récemment vu le jour, mais il est trop tôt pour se prononcer sur
le succès de son fonctionnement ; et Maurice souffre aussi de la
quasi-absence de certains professionnels du milieu (journalistes
d’art, critiques, curators…).
Aux Seychelles, seules L’Alliance Française et quelques galeries
privées soutiennent les artistes locaux. Pierre Harter, directeur
de la galerie Passerose, déplore le manque d’intérêt de la
majorité des Seychellois pour l’art contemporain et affirme
qu’il y est difficile de vivre de son art. Le National Arts Council
et les hôtels pourraient faire plus, mais cela ne résoudrait sans
doute pas le problème des ventes. Et malheureusement, comme
le souligne Laetitia Lor, c’est la vente qui régit la cote d’un
artiste sur la scène internationale ! En 2017, la Biennale d’Art
Contemporain des Seychelles est revenue après 15 ans d’absence
– une initiative encourageante pour la scène artistique, tout
comme l’existence de la Seychelles Art Projects Foundation qui
permet au pays de participer à la Biennale de Venise.
Avec d’importantes structures de soutien telles que le FRAC,
la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC),
Région Réunion et L’Artothèque, La Réunion se distingue de
ses voisines, mais les artistes réunionnais souffrent eux aussi
d’un éloignement des lieux de diffusion, d’un manque de réseau
et d’une quasi absence de secteur marchand, nous dit Béatrice
Binoche : « Ils sont identifiés comme artistes régionaux, et seuls
– pour l’instant – ceux qui ont choisi “l’exil” arrivent à circuler et
à diffuser leur travail ». (À Maurice, c’est notamment le cas pour
Gaël dont 90 % des œuvres ont quitté le pays). Pour obtenir
une reconnaissance internationale, Jace a choisi de diffuser son
travail en ligne et de se déplacer afin de créer des ponts avec des
artistes étrangers.
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