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3 perspectives

QUE FERONS-NOUS DE NOTRE TEMPS?

É crire sur le temps est un pari ambitieux. Mais, à une époque où tant de choses ne se font plus par « manque de temps », il semble essentiel de se poser cette question simple et vertigineuse: que faisons-nous de notre temps?

Le temps serait né avec l’ univers, au même instant que l’ espace. Depuis, il paraît immuable, inchangé. L’ espace, lui, s’ est dilaté, transformé, jusqu’ à engendrer la matière. Et c’ est dans ce mariage mystérieux du temps et de la matière que nous vivons, que nous construisons … ou que nous laissons filer.
Très tôt, l’ humanité a ressenti le besoin de mesurer le temps. Peut-être pour le comprendre, peut-être pour le maîtriser. Les Égyptiens inventèrent le cadran solaire au xv e siècle avant notre ère. Une simple ombre projetée pour dire l’ heure. Ce premier repère fut importé en Europe et, pendant des siècles, le soleil et la lune dictèrent le rythme de nos journées.
Puis vint l’ horloge. Merveille de précision, de mécanique et d’ art, comme celle de la cathédrale de Beauvais par exemple— 90 000 pièces, 52 cadrans, 68 personnages—, œuvre magistrale signée Auguste Lucien Vérité. Vérité … Quel nom parfait pour celui qui matérialise le passage du temps.
Mais plus qu’ un outil, le temps est devenu une valeur. La même pièce, faite du même matériau, avec la même technique, n’ aura pas la même valeur selon le temps qu’ on y consacre. Notre société a fait du temps un critère de qualité, de rareté et donc de prix. Cela va audelà de l’ économie: la charge émotionnelle, le vécu, les heures investies donnent une autre dimension aux objets.
Les gâches confiées aux Compagnons les confrontent à leur capacité à gérer leur temps pour que celles-ci aient une vraie valeur. Si dans un atelier, un laboratoire ou une entreprise, le temps peut être chronométré, connu, on peut avoir parfois l’ impression, dans une activité tertiaire, que le temps nécessaire à certains projets est difficile à estimer. D’ autant plus que l’ on peut penser que l’ on ne produit rien, puisque l’ on ne travaille pas de matière. Alors que, chaque jour, on se lève pour la réussite des jeunes en compagnonnage.
LES GÂCHES CONFIÉES AUX COMPAGNONS LES CONFRONTENT À LEUR CAPACITÉ À GÉRER LEUR TEMPS POUR QUE CELLES-CI AIENT UNE VRAIE VALEUR.
Pourtant, dans une activité tertiaire, le temps se calcule et il s’ agit de bien l’ organiser. C’ est peut-être le plus difficile: comment gérer tout ce temps qui s’ offre à soi? Il faut alors apprendre à gérer son temps pour ne pas le perdre. Toujours se centrer sur sa mission, ne pas s’ égarer, ne pas en oublier les enjeux et les objectifs. Il faut donc apprendre à s’ autogérer, s’ autodiscipliner, se fixer de nouveaux repères, ce qui peut être déstabilisant. Toute cette liberté dans la gestion du temps! Il faut se faire confiance, avoir confiance en ses choix. Travailler pour l’ association implique de nouvelles responsabilités.
L’ approche managériale par projet permet, avec des échéances et des livrables, de travailler sur des plannings et surtout des rétroplannings. Ce sont des process que l’ on applique en atelier, en laboratoire ou en entreprise et qu’ il convient de transposer. Il faut être dans les temps. C’ est une opportunité qu’ offre l’ association d’ acquérir ces nouvelles compétences.
Patience et maîtrise: le temps compagnonnique
Si le temps devait avoir une vertu, ce serait sans doute la patience. Une valeur précieuse, trop souvent oubliée. Dans les ateliers, quand le Compagnon montre le geste, fixe le cap et laisse l’ apprenti faire son chemin, il laisse le temps agir. Il sait que les imperfections d’ aujourd’ hui deviendront la maîtrise de demain.
Mais notre époque moderne, elle, rétrécit le temps. Elle le compresse. Elle l’ accélère. Elle exige des résultats immédiats. L’ impatience naît fréquemment d’ une ignorance du temps nécessaire pour bien faire. Et cela, nous le ressentons cruellement dans certains domaines, notamment celui du numérique.
J’ ai appris que beaucoup de jeunes regardent les vidéos ou les films en vitesse accélérée, simplement pour connaître la fin plus vite. C’ est un symptôme. Celui d’ un monde qui ne prend plus le temps de réfléchir, de questionner, d’ expérimenter. Mais peut-on vraiment transmettre un savoir, une émotion, une tradition … en × 1,5?
Transmettre, c’ est prendre le temps
C’ est là que le compagnonnage offre un contrepoids salutaire. Chez nous, le temps est un
# 355 / Novembre-décembre 2025