livres rangés sur des étagères. Les salles sont très très grandes parce que garde beaucoup beaucoup d'images dans ma tête, même des images qui ne me servent plus à rien, des choses que je n'ai vues qu'une seule fois, ça reste quand même là et ça occupe de l'espace. Depuis pas très longtemps, il y a une nouvelle salle dans mon cerveau, c'est la garderie. Elle garde les mots nouveaux et les nombres pour que je les retienne bien. Dans mon cerveau il y a aussi un gros nuage énorme avec plusieurs portes que je ne veux pas ouvrir parce qu'elles font mal. C'est là que je mets ce qui est trop fort : les bruits, les lumières, les odeurs, les choses pas bonnes à manger et les mots méchants. Je mets tout ça là pour ne pas le garder dans le reste de mon cerveau sinon je n'arrive plus à faire marcher le reste de mon cerveau. Mais parfois c'est difficile de fermer les portes du nuage sur les choses qui font une douleur alors la douleur envahit tout le reste de mon cerveau. Alors il faut secouer la tête pour la faire sortir du cerveau ou courir vite pour lui échapper. Si je cours vite la douleur n'arrive pas trop à entrer ou même parfois elle peut sortir. Des fois, à l'école surtout, il y a la douleur et les mots méchants. Les mots méchants escaladent la douleur et viennent piquer d'autres endroits de mon cerveau. C'est très difficile l'école. Alors je veux rentrer à la maison pour aller chercher un autre cerveau. Mais ce n'est pas possible."
Le cerveau de Mina
"Je ne savais pas moi-même comment été organisé mon cerveau, je ne m'étais jamais posé la question. J'imaginais des neurones, des synapses, des neurotransmetteurs, des noms scientifiques pour expliquer biologiquement, anatomiquement, comment tout cela était agencé. J'avais l'impression de fonctionner en arborescence, en rhizomes : une information arrive et illumine toutes sortes de réseaux. C'était parfois déroutant car un seul mot pouvait m'entrainer tès loin de mon point d'origine. On ne me suivait pas toujours dans mes raisonnements parce qu'il m'arrivait d'oublier les étapes intermédiaires. Mon cerveau, d'autant plus avec le soin et l'attention qu'y portait ma mère, m'apparaissait comme un monstrueux ordinateur, effrayant par ses innombrables capacités de connexions. Effrayant aussi par le risque potentiel : si jamais un grain de sable se glissait là, si je perdais mes prodigieuses capacités mentales, que me resterait-il ?Peut-etre qu'il faudrait que je parvienne à m'approprier davantage mon cerveau, à l'imager comme Anatole faisait avec le sien, afin de ne plus en avaoir peur. Avoir peur de son cerveau. C'était moi la dingue..."
Extraits pp. 166-168